De la vertu « rapetissante » d’une grande biographie, Curt Paul Janz, Nietzsche, Biographie, 3 tomes, Gallimard 1984-85

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Par : 
Monique Broc-Lapeyre

De la vertu « rapetissante » d’une grande biographie mais comment les plus petits détails de la vie ordinaire font extraordinaire le destin de Nietzsche
        Un événement bibliographique.- Maintenant que l’énorme besogne d’édition critique des Œuvres complètes de Nietzsche en français publiées chez Gallimard touchant à sa fin a enrichi notre connaissance de la pensée du philosophe d’une masse impressionnante d’écrits posthumes, il est très opportun de faire le point sur la biographie. Voici qu’une équipe de traducteurs diligents nous offre, six ans après sa parution en allemand[1], les trois tomes, en français, de la grande biographie de Nietzsche, due à Curt Paul Janz[2].

        La traduction. – Comme toujours les éditeurs sont avares de renseignements précis sur l’opération de traduction. Sur les cinq traducteurs, cités pour l’ensemble du travail, la très grande part revient visiblement à Pierre Rusch, nommé avec Marc de Launay, Violette Queuniet et Maral Ulubeyan pour le premier tome, tout seul pour le deuxième et accompagné de Michel Vallois pour le troisième. Gageons que Pierre Rusch est suisse, comme C.P. Janz, et comme toute l’entreprise qui pourra mettre en valeur la dimension bâloise de la vie nietzschéenne. Le deviner est facile et l’indice donné pourra paraître méchant, mais regrettons que l’excellent manieur de la langue française qui figure dans le premier tome, en la personne de Marc de Launay, n’ait pu relire l’ensemble; il aurait évité aux lecteurs français de sursauter sur la malencontreuse fausse note d’un « combien que » réitéré qui attire l’œil et écorche l’oreille dans les nombreuses phrases qu’elle endommage.

        Richard Blunck, présent trop absent. Le destin du travail biographique accompli par le devancier de Janz, qui en relate les péripéties dans la préface, mérite de retenir notre attention un instant. Richard Blunck a consacré son existence à une biographie de Nietzsche qui a été vouée dès le départ à une trajectoire exceptionnelle. Un premier livre, publié en 1945, a d’abord complètement disparu. R. Blunck, qui s’est remis au travail, publie en 1953 le premier tome, F. Nietzsche. Enfance et jeunesse[3], d’une biographie qui devait comporter trois volumes. Mais R. Blunck accumule sans cesse de nouveaux matériaux, et malade, mourra avant d’avoir achevé le deuxième tome. Et là, Janz va devoir passer un temps considérable à faire décrypter les 21 cahiers laissés par Blunck, usant d’une sténographie inhabituelle, qui exigera l’intervention d’un spécialiste et, dûment retranscrite et déchiffrée, se révéla être une suite de citations nietzschéennes, sans l’ombre d’un commencement de rédaction, criblées d’erreurs, qui plus est.

        Ces erreurs obligèrent à reprendre la totalité du premier tome paru pour vérifier les citations, les références, et l’augmenter de tout l’appareil critique. Ajusté et précisé, le premier tome de Blunck est ainsi, complètement digéré, passé dans la grande biographie de Janz pour constituer la première partie du tome I. La préface nous renseigne avec exactitude, mais il n’en demeure pas moins que le travail de Blunck, déjà une fois perdu, a été si parfaitement intégré qu’il n’est plus possible de le considérer à part du travail d’ensemble. On aurait aimé un signe plus distinctif, ne fût-ce que typographiquement, de la présence de Blunck, et puisque Janz est passé maître dans l’exécution des petites stèles dressées à beaucoup de ses compatriotes, parce qu’ils ont approché Nietzsche de près ou de loin, une notice de cet acabit aurait pu être consacrée à Richard Blunck.

        Mais la composition et la présentation typographique ont difficilement résolu les difficultés posées puisque les trois volumes se sont répartis, de façon asymétrique, les quatre périodes en lesquelles la vie de Nietzsche est commodément divisée, et les parties 2 et 3 devront être coupées en deux pour appartenir, par moitié, la deuxième aux tomes I et II, et la troisième aux tomes II et III. Si Janz considère que son travail peut être utilisé comme un « dictionnaire de la vie de Nietzsche »[4] on se demande pourquoi la table des matières est si peu détaillée, ne comportant ni les titres, ni les paginations des sous-sections dont sont dotées les trois premières parties, ce qui rend la tâche harassante et frustrante au lecteur désireux d’un tel usage, à moins de se la bricoler soi-même, procédure de misère quand il s’agit d’une grande édition.

        Les Janz et les Andler. – Soixante ans après l’extraordinaire monument dressé par le grand germaniste Charles Andler à la vie et à la pensée de Nietzsche [5], les éditions Gallimard font, un bon demi-siècle plus tard, d’une nouvelle biographie nietzschéenne un événement bibliographique de même importance (l’ensemble des trois tomes comporte, à une près, le nombre de pages des trois tomes de Andler : 1704 contre 1703) : cela en dit long sur la permanence de l’intérêt porté à Nietzsche, et sur le renouvellement dans l’approche du même auteur. Remarquons aussitôt qu’à cinquante ans d’intervalle la part proprement biographique a doublé. En effet, le travail de Janz se présente comme seule biographie, selon un rythme à quatre temps : enfance et jeunesse, c’est-à-dire jusqu’à l’arrivée à Bâle, puis les dix années d’enseignement à Bâle, les dix autres années dites du libre philosophe, et le dernier temps, les onze ans et demi de la longue maladie. Les trois tomes d’Andler visaient le double objectif de la vie et de la pensée, comme en témoignent les titre couplés : Tome I : Les précurseurs de Nietzsche. La jeunesse de Nietzsche. Tome II : Le pessimisme esthétique de Nietzsche. La maturité de Nietzsche. Tome III : Nietzsche et le transformisme intellectualiste. La dernière philosophie de Nietzsche. Observons que ces volumes figurent chez Gallimard dans la collection dite « Bibliothèque des Idées ».

        Les travaux d’Andler toujours irremplaçables sont encore lacunaires pour le souci d’exhaustivité de notre temps et, jouant sur plusieurs genres à la fois, très touffus et dispersés. Permettons-nous une petite remarque bibliographique. La comparaison entre l’index, dit sommaire, donné à la fin du travail de Andler et celui, au moins cinq fois plus imposant, qui termine les volumes de Janz, montre à l’envi combien les exigences des chercheurs contemporains se sont faites plus précises. Ayons alors la perfidie de noter la présence dans l’index « sommaire » des noms de biologistes connus de Nietzsche, comme ceux de W. Roux et de W. Rolph, qui n’apparaissent pas dans l’index complet. Mais nous aurons assez d’autres preuves déterminantes du sérieux de l’entreprise d’un biographe formé à l’école philologique bâloise dont il a acquis la rigueur et l’acribie. L’étendue et la précision de son érudition ne le cèdent en rien à celle de son illustre prédécesseur.

        Le biographique pur. – Le souci le plus exclusif donné au biographique, enrichi par l’exploitation beaucoup plus intensive et précise de la correspondance et de sources nouvelles, comme le Journal de Cosima Wagner par exemple, ne peut cependant supprimer les constantes références à l’œuvre. S’interdire de sortir de la dimension biographique stricte est une gageure intenable, et Janz demande pardon pour avoir glissé vers l’interprétation et l’évaluation philosophique de l’œuvre. Mais nous ne lui ferons pas faute de ces manquements. Jamais le lien entre l’existence et l’œuvre ne fut plus fort que chez Nietzsche. L’unité de la pensée et de l’expérience s’y réalise de manière très singulière. Il convenait que soit appliqué à Nietzsche le traitement historique et critique que lui-même a mis au point comme généalogique. Janz l’a fait de façon magistrale. Il donne maints exemples d’une précision sans défauts, ne laissant pas la moindre référence dans l’ombre, rectifiant imperturbablement les fausses attributions. Il pourra même prendre une fois Overberck en défaut d’exactitude et de compréhension (III, 376). C’est dire la minutie de l’enquête et des vérifications. Mais cette irrécusable puissance dans les réajustements et les mises au point des plus petits détails semble s’emparer de Janz au point que les hésitations de Nietzsche lui-même, ses approximations, pire ses revirements, fût-ce quand il s’agit de décider d’un lieu de vacances, sont un supplice pour Janz qui ne peut du tout les supporter et se laisse aller à l’expression d’un énorme agacement qui prend parfois les allures d’une récrimination indécente. Sur ce point les premiers contacts sont rudes. Cela se produit à la deuxième partie du premier tome, c’est-à-dire quand Janz, après avoir peaufiné, nettoyé et précisé le travail de Blunk, opère tout seul. L’effet est surtout saisissant au commencement c’est-à-dire dans le premier tome ; dans les tomes suivants le ton changera, Janz sera aux prises avec des problèmes de plus grande ampleur, et la vie même de Nietzsche dans son déroulement pathétique et exceptionnel convertira les fâcheuses tendances de son biographe. Mais l’effet est d’abord désastreux. Il est déjà éprouvant de voir s’étaler sur bien des pages les écrits d’un Nietzsche adolescent, consacrés comme le début de sa vie intellectuelle. Ces préfigurations peuvent aussi bien apparaître comme des défigurations de thèmes développés plus tard, de façon autrement incisive. C’est le prix payé à la piété contemporaine qui ne nous fait grâce d’aucune ébauche, de la moindre note la plus insignifiante des grands auteurs.

        Mais que dire de la manière dont Janz réagit aux déclarations de Nietzsche qu’il introduit ou commente par des remarques très discutables, disqualifiantes ou arbitraires ? Quel pédagogue ou quel critique ne se trouve embarrassé pour conseiller un tel instrument d’approche, si un tel ouvrage, bourré d’informations indiscutables et précieuses sur tout ce qui, lieux et gens, entourèrent Nietzsche, donne du philosophe lui-même une image déformante qu’on a nulle envie de présenter d’abord à des lecteurs désireux de faire connaissance.

        Cet effet de dénigrement, provoqué par un point de vue supérieur, est d’autant plus insidieux qu’il surgit le plus souvent au beau milieu de pages sobres et savantes du zélé biographe.

Comment ne pas être plus discret et transformer en jugements assurés et claironnants ces confidences acquises par la lecture d’un courrier après tout dérobé ? Voici quelques exemples.

        Nietzsche n’aime pas les animaux comme Wagner. – Après d’intéressants développements sur la ville de Bâle et l’histoire de son université, Janz consacre de belles pages à Lucerne et nous conduit à Tribschen dans la villa des Wagner pour les rencontres avec Nietzsche où l’enquête se devait d’aboutir. Janz a fait l’inventaire des nombreux habitants de la maison, parents, enfants, amis, nombreux domestiques, auxquels sont ajoutés divers animaux que Wagner aimait comme autant de membres de sa famille : chiens, chevaux, brebis, chats, volailles et paons. Après avoir montré comment la passion de Wagner pour les animaux était exceptionnelle, Janz ajute dans la foulée, le plus naturellement du monde : « Nietzsche malheureusement, ne partagea jamais cet amour de Wagner pour les bêtes » (I, 265) Pourquoi « malheureusement » quand l’amour de Wagner est tellement inhabituel ? Mais ce n’est pas tout. Dans le droit fil de ce regret exprimé sur la réserve de Nietzsche, accourt une explication doctrinale de cette attitude pour le moins étonnamment sollicitée : « Il était bien trop homo sapiens et cultivait le pathos de la distance envers la nature inanimée. Ses animaux, l’aigle et le serpent symboliques sont eux aussi peu aimables qu’il sont vivants, ce ne sont à vrai dire même pas de véritables animaux, mais des êtres humains servant Zarathoustra sous un masque. De ce point de vue, il resta parfaitement hermétique à cette « nature » que nous trouvons si souvent invoquée sous sa plume » (ibid.). Quelle accumulation de maladresses, de semi-reproches vaut à Nietzsche son rapport aux animaux tout à coup mesuré à l’amour exemplaire de Wagner ! Qui ne sait que le pathos de la distance prôné par Nietzsche ne concernait guère sa relation à l’animal ? Qui moins que Nietzsche n’aurait tenu à mêler les animaux héraldiques de Zarathoustra aux bêtes réelles qu’il n’en a peut-être pas moins aimées pour cela ?

        Mais bientôt sont évoqués les fastes de la villa, les fantaisies décoratives de Cosima, le goût du luxe de Richard. Janz oppose tout aussitôt ce style de vie des Wagner aux habitudes simples et austères de Nietzsche pour le faire s’offusquer de façon toute gratuite. « Comment celui-ci n’a-t-il pas été profondément choqué, comment sa sensibilité si délicate a pu ne pas s’offusquer des incroyables arrangements intérieurs que Mme Cosima s’entendait à inventer sans cesse, voilà qui peut paraître parfaitement incompréhensible ? » (I, 266). Que Nietzsche fasse constamment le va et vient entre Bâle et Trischen où les deux univers sont si différents, cela « révèle de façon significative le funeste dédoublement de son existence » (I, 267). Par ailleurs, voilà Nietzsche qui, sans se douter du danger, frôle un autre écueil. Il se lia avec Mme Cosima !

        Nietzsche change ses projets. – Une vingtaine de pages attestant de longues et patientes recherches sont ensuite consacrées aux collègues bâlois de Nietzsche. Puis nous voici de nouveau tout proches du philosophe. Ce sont, après un lourd semestre d’enseignement, ses premières vacances universitaires d’été, qui traditionnellement sont inaugurées par la « journée des baluchons », coutume bâloise qui veut que, dès la fermeture des écoles et des universités, élèves et enseignants fassent leur baluchon et partent visiter le vaste monde. Nietzsche, perplexe, se demande où aller. Il confie à Rhode que les immenses glaciers ne l’attirent guère et qu’il retournerait volontiers avec son ami dans les forêts de Bohême et de Bavière. Pourtant Nietzsche ira finalement quand même vers les grands glaciers. Voici son biographe furieux de ses changements de dernière minute. Si ses revirements prennent souvent « une forme irritante » on est en droit de se demander pour qui. Nietzsche aurait-il pu se douter qu’un Janz biographe méticuleux, allait prendre pour argent comptant des projets à peine esquissés et serait dépité de voir ses repères brouillés et sa tâche compliquée. Car Janz s’indigne vraiment : « Il lui arrive ainsi d’annoncer dans ses lettres, pour le jour même ou le lendemain, un voyage qu’il n’accomplit en définitive pas, ou tout autrement que prévu, ou bien il surgit quelque part de la façon la plus inattendue, sans avoir fait au préalable, ne serait-ce qu’une allusion à une telle visite. Les motifs et les dates exactes sont difficiles à établir » (I, 298).

        Excité alors par les irritations que lui cause l’impossibilité d’avoir toutes les informations nécessaires pour suivre les allées et venues du philosophe, Janz qui s’est emparé avidement de la correspondance de Nietzsche de cette époque, va stigmatiser violemment une autre forme d’instabilité beaucoup plus grave dont témoignerait Nietzsche. Avant même de nous être présentée, la lettre, pièce à conviction, est introduite par un jugement sans appel disqualifiant l’attitude de Nietzsche : « Le 26 juillet, il écrit d’Interlaquen à Mme Sophie Ritsch une lettre qui témoigne de manière inquiétante du caractère instable et capricieux des jugements qu’il porte sur son entourage et jette une lumière extrêmement ambiguë sur celui qui se voudra le philosophe de l’honnêteté à tous prix » (I, 298). Avec un tel préalable, comment le lecteur dûment averti, pourrait-il aborder la lettre en toute quiétude ? Il ne lui est presque plus loisible de se laisser aller à ses propres réactions. Une insistance indiscrète fait du lecteur un prévenu fourvoyé dans un procès et tenu d’approuver la sentence déjà donnée d’un Nietzsche versatile et malhonnête.

        Nietzsche et les Suisses. – La lettre enfin lue montre en réalité que Nietzsche peut avoir la dent dure pour les Bâloises et les Bâlois, ses collègues qu’il dit petits hommes avec leurs petites femmes, abreuvés de bière et de racontars, même y compris en cette occasion le grand Jacob Burckhardt. Nietzsche s’y moque aussi du patriotisme des Suisses qu’il trouve fielleux et jaunes comme le fromage de leurs brebis. Mais il parle à une Allemande et il choisit donc ses arguments et sa rhétorique. Et depuis quand ne doit-on pas prendre en compte le destinataire de la lettre à lui précisément adressée, quand c’est enfin la permission d’exprimer ce qu’on ne peut dire à ceux qui sont présents ? L’indignation de Janz est trop injuste et trop absurde. Nietzsche ne pourra plus sans contradiction et sans être taxé de malhonnêteté se montrer légitimement fier d’autres aspects de cette société suisse dont il fera partie. Comme s’il ne vilipendait plus la bière lorsqu’elle est bue par des Allemands ! Au contraire ses jugements si sévères sur les Allemands ne seront pas seulement consignés dans des lettres intimes, mais exposés au plein jour des parutions !

        Janz est vraiment exagérément furieux de ces jugement portés par Nietzsche sur les Suisses, et il est trop pressé de dire que Nietzsche sera ailleurs bien fier de se présenter à ses amis comme « libre citoyen suisse » pour n’en pas remarquer que ces susceptibilités sont justement celles d’un Suisse qui supporte mal les moindres critiques sur ses congénères.

        Mais Janz est lancé et enfle la voix, il pointe dans les lettres de Nietzsche ce qui se développera plus tard dans ses œuvres philosophiques. « Nietzsche en tous cas manifeste déjà ici, dans les propos les plus personnels, les plus quotidiens, les plus anodins, ce pénible penchant pour les remarques méchantes, qui sera toujours plus manifestement le sien. C’est sans doute également là qu’il faut voir l’origine de la manière changeante et si souvent inextricablement contradictoire qui sera celle de ses dernières œuvres philosophiques » (I, 299). Le comble est quand Janz, dans son souci de précision, indique lui-même que cette lettre n’est en fait qu’un brouillon qui n’a jamais été envoyé !!

        Ces lettres de jeunesse font office d’indicateurs venus dénoncer des travers, des vices de constitution et de raisonnement, déjouant d’avance les jugements nietzschéens, les dévalorisant au nom d’un triste tempérament exerçant très tôt des ravages qu’on devine aller en s’amplifiant et qu’on pourra mieux voir à l’œuvre.

        Janz sait bien qu’à cette époque il n’est pas possible d’imputer quoi que ce soit à la maladie, mais c’est pour mieux repérer un caractère instable, sujet aux sautes d’humeur, peu maître de lui-même, et finalement un manque de cohérence dans l’existence même de Nietzsche, dont on ne s’apercevra bientôt que trop clairement. Janz y va à pleines mains. Est-ce ici la neutralité bienveillante du savant qui ne se permet aucunement d’intervenir ? Le lecteur est attrapé par les deux manches, sommé de continuer cet itinéraire de découverte d’un jeune Nietzsche peu honnête et bientôt amer, envieux, et pourquoi pas, intéressé ! Le biographe sans sourciller notera en effet : « Consciemment ou non il put prendre quelque humeur de ce que les endroits touristiques les plus prisés fussent – déjà – si chers, constatant avec amertume que son traitement de professeur ne lui permettait pas un train de vie adapté à sa situation. Il s’en plaint, dit-il à sa sœur (…) » (I, 299) et pour bien le montrer, des extraits de lettres nous sont présentés. Or il est impossible d’y trouver trace de la moindre plainte ou amertume. Nietzsche déclare simplement que les endroits les plus intéressants, les plus courus sont aussi les plus coûteux, ce qu’il justifie même par l’éloignement, la difficulté des transports… Il pose seulement des questions précises sur l’état de ses finances, et s’il considère comme un désagrément de ne recevoir son salaire qu’en deux uniques versements, en milieu et en fin d’année, qui pourrait nier que ce n’en soit un ?

        Une lettre où Nietzsche remercie Ritschl d’avoir été sa providence pour l’avoir fait nommer à ce poste de philologue est jugée contournée, peu spontanée, si on la compare avec le ton beaucoup plus naturel d’une lettre adressée le lendemain à Carl Von Gersdorff, où il confie à son ami qu’en la présence de Wagner il se sent comme en présence de la divinité. C’est dire que Nietzsche aurait dû plutôt remercier Ritschl pour la proximité de Tribschen et de Wagner au lieu de lui être reconnaissant pour le poste de philologue ! Mais à qui demande-t-on une si exceptionnelle et indésirable sincérité ?

        Les silences de Nietzsche. – Quand Nietzsche se tait, ses silences en diront long à Janz. Il remarque que Nietzsche tout occupé de l’ivresse de Tribschen, ne soufflera mot de la mort du professeur Otto Jahn, rival malheureux de Ritschl. Janz s’empare vivement de ce silence pour le faire aussitôt parler, et non pas en faveur de Nietzsche, puisqu’il s’exclame : « L’on peut certes se trahir aussi par ses silences ! » (I, 304).

        Le Journal de Cosima nous apprend qu’elle lut à Nietzsche l’esquisse de Parsifal. Elle note pour elle-même : « A nouveau terrible impression ». «Nietzsche ne se prononce pas encore à ce sujet », écrit Janz, ce qui tout aussitôt l’incite à se « demander combien toute cette existence, aussi bien son activité de philologue que son zèle, sa sujétion à l’égard de Tribschen étaient vraiment authentiques ? »(I, 311). Et cela parce qu’il couvrait en lui cette voix plus profonde qui l’attire irrésistiblement vers la philosophie ! Or cette déchirure – c’est Nietzsche lui-même qui nous l’apprend – c’est lui qui dit se débattre entre ces sollicitations contradictoires, entre ces voix multiples. Alors pourquoi cette insupportable façon d’épingler une soi-disant inauthenticité de Nietzsche ?

        Nietzsche « Heimatlos ». – Cette année-là, 1870, Nietzsche, gêné par une entorse n’est pas encore parti le 16 juillet, journée des baluchons, et le 19 il apprend la nouvelle de la déclaration de guerre entre la France et l’Allemagne et écrit textuellement à Rhode : « Au-devant de quoi allons-nous ! … Que valent tous nos buts ! peut-être en sommes-nous déjà au commencement de la fin ! Quel désert ! Nous aurons à nouveau besoin de cloîtres. Et nous en serons les premiers fratres. Le fidèle Helvète ». Ce « fidèle Helvète » peut se comprendre bien facilement, en prenant tout simplement en compte que Nietzsche réside pour l’heure, même si elle est grave, en Suisse et qu’il se dit fidèle à son ami. Or que de gloses perfides à ce propos ! « Cette signature a beaucoup contribué à faire croire que Nietzsche était devenu citoyen suisse par le fait de son intégration à l’université de Bâle : il n’en fut rien. L’a-t-il cru lui-même ? Comment expliquer, autrement, cette signature trompeuse et, si l’emploi n’en était que métaphorique, à quelle intention pouvait-il répondre ? Ou bien voulait-il simplement inciter Rhode à venir se mettre en sûreté à ses côtés, dans ce pays que sa neutralité protégeait des atteintes de la guerre ? » (I, 321). On en est atterré ! D’autant que Janz lui-même nous renseigne sur la situation très particulière de Nietzsche. Il n’était pas résident à Bâle d’assez longue date pour pouvoir obtenir la nationalité suisse et il avait par ailleurs abandonné la nationalité prussienne pour que d’éventuelles contraintes militaires ne puissent l’empêcher de remplir ses fonctions d’enseignant. Nietzsche est donc à proprement parler « Heimatlos », sans patrie. Son engagement dans une unité sanitaire allemande, trois semaines plus tard, est donc entièrement volontaire. Comment Janz peut-il avoir des inspirations interprétatives tellement retorses sur des points si peu litigieux ? N’aurait-il pas une animosité inavouée pour celui dont il écrit si patiemment la biographie ? On admet qu’en savant pondéré il ne fasse pas intervenir un enthousiasme chaleureux, mais pourquoi ces distorsions soupçonneuses si manifestement en désaccord avec le goût explicite de Nietzsche pour la droiture et le courage, et qu’aucun acte ne désavoue ? Ces insinuations pèsent lourdement sur la seule période de la vie de Nietzsche qui fut plus légère à porter.

        Il convenait de pourchasser les méfaits de ce que Nietzsche dénonçait comme « la vertu rapetissante ». Mais, comme nous le disions, Nietzsche sera bientôt affronté à de grandes difficultés dans sa vie personnelle, et l’œuvre du philosophe prendra aussi de telles proportions que Janz n’aura plus beaucoup l’occasion d’intervenir en importun et rassemblera toutes ses force pour mener son travail d’enquête biographique qui lui permettra de se prononcer sur l’ensemble de l’œuvre, et de fournir de nombreuses informations pour éclairer, de façon définitive, des points majeurs de la problématique nietzschéenne.

        Janz récuse le découpage de l’œuvre de Nietzsche en trois parties, et considère que le facteur commun à tout écrit de Nietzsche est d’être une manière de dialogue. Nous discuterons ces deux points.

        Le découpage en trois périodes. – Janz remet tout à fait en question la périodicité généralement adoptée pour baliser l’œuvre nietzschéenne comme d’ailleurs la plupart des biographies intellectuelles, en trois temps, jeunesse, découverte de soi et pleine maturité de l’œuvre de la vieillesse, à ceci près que l’effondrement de Nietzsche, à quarante cinq ans, ne lui aurait pas permis de réaliser le grand œuvre projeté. Janz s’oppose fortement à une soi-disant rupture avec Humain trop humain qu’il considère comme créé artificiellement pour trouver à toute force un semblant de tripartition. « C’est introduire au sein d’un processus continu et profondément cohérent une tension, voire un hiatus, en tous cas un élément conflictuel qu’il est impossible de faire cadrer avec l’image fournie par les données historico-biographiques et qui entrave la juste compréhension d’Humain trop humain que de l’ensemble de l’œuvre nietzschéenne » (sic) (II, 253). De même que Lou se trompera quand elle établit une différence entre la deuxième période « positive » qu’elle dit se terminer avec Le gai savoir pour mettre à part la dernière période créatrice qui renoue, selon elle, avec sa première philosophie métaphysique[6]. Pour refuser cette autre coupure Janz va s’appuyer sur le témoignage d’un théologien protestant, Julius Kaftan, qui fut, quelques années, collègue de Nietzsche à Bâle, mais qui eut surtout l’occasion de nombreux entretiens avec Nietzsche à Sils Maria, pendant trois semaines, en août 1888. A Kaftan, auquel Ch. Andler n’avait consacré qu’une dizaine de lignes assez anodines[7] Janz va faire jouer un rôle qu’on peut juger disproportionné. Il s’appuiera sur son témoignage pour contredire non seulement l’interprétation de Lou, mais celle d’Overbeck. C’est que Julius Kaftan est un maillon indispensable à la démonstration d’une idée à laquelle Janz semble tenir. Il déploie beaucoup d’énergie à la défendre, alors que le jeu n’en vaut pas la chandelle.

        Les dialogues nietzschéens.- Pour Janz, Nietzsche n’écrit toujours que dans une situation polémique, sous le coup de stimulations venues d’une controverse. Ses livres sont, comme les écrits platoniciens, exclusivement des Dialogues[8], à charge pour le biographe de découvrir l’interlocuteur qu’à la différence de Platon Nietzsche ne révèle pas. Ce serait vrai sinon de la moindre ligne, du moins de la plus courte sentence ou de l’aphorisme. Mais, du coup, l’identification de l’interlocuteur excède les possibilités du seul biographe et Janz lance un appel à ceux qu’il désigne comme les philologues auxquels revient de droit, dans le partage du travail, le rôle de repérer dans quelle mesure les nombreuses lectures, soigneusement répertoriées que fait Nietzsche à l’époque d’Aurore et où figurent bon nombre d’écrivains français, se sont répercutées « dans les nouveaux aphorismes produits par Nietzsche à cette «époque, combien il s’y trouve de réponse, de prise de position dans le dialogue intellectuel engagé avec ces auteurs et ces idées, ce serait là une vaste tâche qui mériterait une étude particulière » (II, 238).

        Pour Humain trop humain Cosima Wagner avait stigmatisé l’influence néfaste du docteur Rée. Janz y ajoutera une liste impressionnante, d’où il ressort que les interlocuteurs de Nietzsche peuvent tout aussi bien être des textes, des événements que des gens. Ce qui rend la soi-disant découverte de Janz encore plus dérisoire. Il énumère, en effet, au nombre des partenaires avec lesquels Nietzsche bat l’épée, « Schopenhauer, Wagner, la dogmatique chrétienne, l’esthétique romantique et la doctrine du génie, mais aussi l’actualité politique, et notamment les menées de jour en jour plus virulentes des partis socialistes allemands » (II, 254).

        Kaftan est l’interlocuteur de l’Antéchrist. Il apporte la preuve que Nietzsche n’a aucunement renoncé au positivisme. Nietzsche ne mènera jamais à bout la grande œuvre systématique maintes fois projetée, car il ne peut pas résister aux sollicitations intellectuelles du moment, ce qui le détourne indéfiniment de sa tâche principale, fixée sous le vocable que Janz trouve si malencontreux de volonté de puissance.

        Les échanges avec Julius Kaftan vont conduire Nietzsche à écrire l’Antéchrist, désigné par Janz comme« un manifeste contre Kaftan et le point de vue dogmatique sur le Christianisme » (III, 353). D’autre part, Kaftan apporte l’irréfutable témoignage qu’en août 1888, Nietzsche est toujours aux prises avec une méthode philologico-historique positiviste, qu’il se trouve encore dans les mêmes dispositions que six ans auparavant avec Paul Rée et Lou. Kaftan peut constater, nous dit-il, « la structure positiviste inaltérée de la personnalité du philosophe » ajoutant que le « fait que celui-ci ne se satisfaisait pas du positivisme et avait entrepris de le pousser au-delà de lui-même ne change rien à cette exigence fondamentale » (III, 359).

        Ces mises au point, permises par la minutie de l’enquête biographique, peuvent modifier les appréciations du sens et de l’importance des œuvres de Nietzsche. De ce qu’il glane dans le contexte d’une relation épistolaire très marquée par l’humeur de Nietzsche, de ses préoccupations du moment et de celles de son destinataire, Janz fait varier l’ordre de grandeur et d’importance de l’ensemble des publications. Quand G. Brandès remercie Nietzsche pour l’envoi de ses livres précédents qui lui ont mieux permis de le comprendre, confiant : « Je m’étais trop abruptement lancé dans Zarathoustra. Je préfère m’élever pas à pas que plonger tête première dans un océan » on peut à juste titre en tirer leçon pour préférer lire Nietzsche en commençant par les premières œuvres. Janz, lui, qui manifestement n’aime pas beaucoup Zarathoustra, y prend appui pour en parler comme d’une digression poétique, ou plutôt, mais la nuance insistante ne provoque que surenchère, « digression dans le domaine du poétique » (III, 320).

        D’une autre lettre à Carl Spitteler, dont on a bien des occasions de savoir que sa compréhension de Nietzsche était déficiente, et auquel Nietzsche recommande de commencer par Par-delà bien et mal, Janz sort cette injonction de son contexte, et, du coup, consacre Par-delà bien et mal en ouvrage fondateur, donnant des neuf « parties-chapitres » une analyse textuelle de vingt pages qui ne sont pas du tout du registre biographique.

        On voit la distorsion induite par le fait de mettre rigoureusement sur le même plan les confidences épistolaires imposées par des finalités anecdotiques et des tribulations circonstancielles et les œuvres méditées et écrites pour la parution.

        N’y a-t-il pas un encombrant paradoxe à vouloir si vainement faire des livres de Nietzsche des Dialogues à la manière platonicienne, alors que Nietzsche a justement dénié cette caractérisation à Platon lui-même pour en faire le premier écrivain de roman ?

        Les sollicitations multiples, les accents polémiques ne sont que les expressions adoptées par un poignant monologue, même si Nietzsche, en grand écrivain, varie à l’infini les pratiques d’écriture, et aussi bien les simulacres de dialogue. Loin d’être une « digression poétique » les manières de prédications des discours de Zarathoustra marquent le temps fort de l’enseignement d’un philosophe qui sait, de désespérante certitude, qu’il parle tout seul.

        Le voyageur qui parle avec son ombre peut-il sérieusement apporter argument au caractère du dialogue, quand il met en pleine lumière cet étrange rapport au double où le solitaire s’invente, pour pouvoir parler, un partenaire qu’il prélève sur lui-même, comme dans ce texte impressionnant d’un soliloque d’Oedipe, Narcisse d’un nouveau genre, amoureux de sa propre voix[9].

        Et puis n’est-ce pas aller à l’encontre des révélations de Nietzsche, herméneute de ses propres textes, qui anticipando ne parle jamais que de lui-même, alors même qu’il se propose de parler de quelqu’un d’autre ?

        Avec Humain trop humain, en somme tout est changé : l’échelle de grandeur des thématiques nouvelles, au point que Janz reconnaît que Nietzsche n’en peut plus faire simplement une autre considération inactuelle. Mais il veut absolument biffer ce qui pourrait être pris pour une rupture ; le seul changement serait celui de l’interlocuteur. Cette réduction est d’autant plus insignifiante, pour finir, que cet interlocuteur peut aussi bien être réel qu’imaginaire, et homme aussi bien que livre ou événement.

        Restait un point essentiel : le changement d’écriture. Qu’à cela ne tienne, Janz en viendra à bout. Examinons comment : « La nouveauté du livre est d’autre part dans son style, la forme aphoristique de son propos . Mais cela ne concerne justement que la forme, non le fond, et il reste à se demander si Nietzsche a vraiment, ainsi qu’on l’affirme souvent, trouvé dans l’aphorisme la forme appropriée à sa nature. Que ç’ait été la forme appropriée au mode de travail qu’il s’était vu imposer par la maladie, cela ne fait pas de doute » (II, 255). Ces modes de questionnement sur la forme soigneusement détachée du fond, et appropriée ou non à la nature de Nietzsche, nous ramène brutalement à une ère précritique, antédiluvienne, impossible à réanimer. Mais prenons alors ce problème de forme par le fond, Nietzsche se voit ici, sans autre forme de procès, voué à l’aphorisme par indigence physiologique ! Pourtant Janz nous rapporte lui-même de quoi alimenter notre propos.

        En 1888 dans le supplément du nouvel an au quotidien Bund de Berne, Carl Spitteler a consacré un article à Nietzsche qui l’a fait sursauter. Mais, dans ce silence atroce qui l’accable, où les parutions consécutives de Par-delà bien et mal et de La généalogie de la morale n’ont suscité aucune réaction, pas même de ses amis, Nietzsche se retient plus d’un mois. Et dans sa lettre à Spitteler, parle de lui, Spitteler, comme d’un tiers qui s’est trouvé confronté à une tâche écrasante, incapable de discerner les problèmes développés et de le comprendre le moins du monde, et qui a osé écrire : « Les brèves sentences lui réussissent le moins » (III, 299) Nietzsche glose : « (et moi, âne que je suis, qui m’imaginais que depuis la naissance du monde personne n’avait maîtrisé comme moi la sentence lapidaire : témoin mon Zarathoustra » (ibid.) et il continue sur ce ton. Visiblement Nietzsche est dans une rage douloureuse, outrancière, il fulmine et pulvérise Spitteler. Il ironise cruellement sur lui-même. Mais Janz commente imperturbablement, venant sur cette tempête ajouter son grain de sel cultivé, nous apprenant que Nietzsche « en se posant maître de la sentence lapidaire depuis la naissance du monde oublie l’art épigraphique antique qui représente un genre littéraire particulier, parvenu à une large extension et à la plus haute perfection antique » (ibid.). Quant à la présomption manifestée par le philosophe «particulièrement à l’égard de son Zarathoustra » (ibid.), oui, décide-t-il, elle est outrée. Que Janz vienne à ce propos donner des leçons de modestie et de culture hellénique, on en reste muet. Et c’est lui qui dira que Nietzsche n’a pas d’humour !

        Janz et Nietzsche musicien. – S’il est un domaine où l’apport de Janz à la connaissance de Nietzsche est incontestable, c’est celui des compositions musicales du philosophe. Non seulement il a mis au point chaque partition pour en permettre l’édition, mais il en a su toutes les conditions de production. Cet énorme travail de recherche avait déjà grandement contribué à sa connaissance de la biographie nietzschéenne (C.P. Janz, Friedrich Nietzsche, Der musikalische Nachlass, Bâle et Kessel, Bärenreiter, 1976). Janz est tout à fait qualifié pour évaluer l’ensemble de la production musicale de Nietzsche.

        Pour avoir d’abord une idée de son importance qualitative, notons que Nietzsche enfant et adolescent, de 11 à 17 ans, a composé une musique religieuse médiocre qui, dans l’édition des partitions, figure à la suite des 163 pages musicales estimables de Nietzsche. C’est donc une œuvre sérieuse et non un simple divertissement d’amateur. Il est autant autodidacte en musique qu’en philosophie. Mais, si sa réussite philosophique est exceptionnelle, la production d’autres musiciens éclipsera son apport musical. Ce n’est pas qu’il n’y eût jamais d’autodidacte dont la réussite ne fût aussi magistrale en musique que celle de Nietzsche en philosophie. Janz énumère, au contraire, toute une série de noms de musiciens prestigieux, autodidactes au temps de Nietzsche, et appartenant au cénacle pétersbourgeois : Cui, Glincka, Balkirev, Moussorgski, Borodine, Rimski-Korsakov. Mais au moins Nietzsche a égalé « par la profondeur et la force de l’expression certains des musiciens « de métier » parmi ses contemporains, mais ceux-là seulement que l’éclat d’un Brahms ou d’un Schumann a éclipsés à nos yeux » (II, 71). Plus que dans les morceaux de bravoure d’une musique évocatrice ou descriptive, comme l’Ermanarich-symphonie, c’est dans les mélodies brèves d’une musique lyrique que Nietzsche est le meilleur. De toutes ses compositions, une seule aura assez d’importance pour que Nietzsche la fasse imprimer. Hymne à l’amitié d’abord, elle fut maintes fois réécrite et modifiée, devenue Hymne à la vie, par l’intégration du poème de Lou Salomé, orchestré avec l’aide de P. Gast, Nietzsche ne cessera de le retoucher jusqu’à la fin de sa vie psychique active. Il souhaite l’entendre joué et chanté dans les cathédrales de Bâle, si ce n’est de son vivant, au moins à sa mémoire et désire que« cette musique puisse venir suppléer à la parole du philosophe, lorsque celle-ci par la nature même de la parole, doit rester indistincte. C’est l’élément affectif qui s’exprime dans cet hymne »[10]. Mais c’est aussi contredire Janz affirmant que « Nietzsche se sert de la musique exactement de la même manière que de la langue : dans le but de maîtriser et de transmettre certaines pensées, certains sentiments » (II, 71). Pour Nietzsche la musique doit justement communiquer par les sons ce qui ne peut l’être par les mots. La musique est essentiellement une sémiologie des affects.

        Nietzsche et Wagner. – Cet hymne est une tentative ultime et pathétique de Nietzsche pour se faire entendre des Allemands. Ne fait-il pas sonner et signifier la langue philosophique comme Wagner la musique ? Comment peuvent-ils ne pas reconnaître dans les mots de Nietzsche ce qu’ils aiment entendre dans les sons de Wagner ? Cette idée que Nietzsche est, en philosophie, ce que Wagner est en musique est enthousiasmante et elle est du goût de Nietzsche et, sans doute de Wagner. Cela Janz l’a compris. Cependant, pour ne pas se perdre dans un dédale de malentendus, il faut vite expliciter. Le combat de Nietzsche contre Wagner est un combat idéologique. Nietzsche s’est dépris avec violence d’un Wagner schopenhauerien. Il déteste Parsifal, mais il en adore la musique (il demandera si Wagner a composé quelque chose de plus beau). Elle lui est un piège mortel où il risque de se dissoudre. Mais la musique de Nietzsche n’a rien de wagnérien. Quand il dira plus parsifalesque que Parsifal l’oratorio de Noël qu’il avait composé à 16 ans et qu’il retrouve inopinément, il ne peut être question de la musique, mais de « la volonté de mettre en œuvre la musique comme medium de l’expérience chrétienne de la transcendance, de ne lui reconnaître d’autre fonction ni de plus haut accomplissement que dans ce suprême domaine d’expression seul authentique ; il s’agissait donc dans un cas comme dans l’autre de ne pas laisser la musique s’accomplir comme musique, mais comme véhicule émotionnel du mystère chrétien » (II, 421).

        Dans la musique de Nietzsche, on peut entendre l’influence de Beethoven, de Schumann, Chopin, Liszt, jamais celle de Wagner. Et si le leitmotiv est présent chez Nietzsche, c’est dans sa philosophie, non dans sa musique. C’« était devenu, depuis la IXème symphonie de Beethoven, un procédé formel souvent utilisé que de rappeler en cours de composition et particulièrement dans la phrase finale, les thèmes initiaux d’une œuvre. La technique wagnérienne du leitmotiv avait ensuite appliqué à l’opéra cet élément unificateur de l’écriture symphonique. Il nous emble que ce principe architectonique « enfanté par l’esprit de la musique » est également à identifier dans l’œuvre philosophique de Nietzsche » (III, 197). Janz tient là une idée qu’il exploite de mille manières. Encore une fois il donne une place incomparable à Par-delà bien et mal, prélude à une philosophe de l’avenir (il faut dire que cela consonne bien avec la musique de l’avenir) et il déploie l’analogie de l’œuvre philosophique de Nietzsche avec la musique wagnérienne[11]. « C’est comme le prélude d’un grand opéra qui précède l’action principale et dans lequel les thèmes et les motifs principaux selon la technique wagnérienne du leitmotiv, appliquée à la philosophie, apparaissent une première fois fondus ensemble en une forme autonome. Et qui sait si Nietzsche, étant spirituellement lié à Wagner comme il l’était, il ne faut pas voir ici la même volonté formelle que dans le projet wagnérien du Ring, lequel fait succéder le corps de la trilogie au prélude de L’or du Rhin dans l’unité de la trame ininterrompue des leitmotivs, eux-mêmes développés à partir d’un seul accord fondamental. Dans cette perspective Par-delà bien et mal serait L’or du Rhin de Nietzsche. Mais son action principale de clorait alors sur la bouffonnerie d’un Crépuscule des idoles » (III, 263).

        En été 1887, Nietzsche écrira La généalogie de la morale en état d’inspiration foudroyante. Janz en parle ainsi : « Les mots et les phrases qu’il jette dans ses carnets mugissent comme une tempête, comme une impétueuse musique wagnérienne ou comme les bourrasques de föhn dans les vallées alpines » (ibid.).

        Qu’on ne se méprenne pas. Nietzsche ne combattra pas Wagner mais le romantisme. Et c’est le sens de la violence inattendue contre Brahms dans Le cas Wagner. Bizet contre Wagner, ce n’est pas sérieux mais cela permet de désigner l’ennemi dans le romantisme en musique comme en philosophie. L’alternative n’est pas Wagner ou Brahms mais entre « Wagner et Brahms » et le dépassement du romantisme allemand. Nietzsche lui-même se débat contre les mêmes démons. Encore une fois il est en philosophie comme Wagner en musique. Ce qu’il dénonce chez Wagner, ce polype musical de la mélodie continue qui ne conclut jamais, n’est-ce pas aussi ce qui caractérise Nietzsche qui ne peut pas achever ? « Se perdre dans la mélodie continue dans la discussion philosophique, dans la confrontation, la juxtaposition perpétuelle de motifs et de thèmes, toujours tenus en suspens par un retard, une réserve ou une anticipation irrésolus, progressant en rapports dissonants, ajournant continuellement l’accord final : tel est bien le danger qui guette Nietzsche, et qu’il discerne dans l’œuvre wagnérienne comme dans un miroir » (III, 342).

        Et quand Nietzsche dira, en 1887, buter contre un problème d’esthétique musicale qui s’agrandit au point de lui rendre problématique la place de l’art tout entier, quand il se demande ce qui a bien pu se passer en lui-même pour s’être ainsi éloigné de la musique de Wagner, après avoir écarté antérieurement celle de Schumann, et senti monter un tel besoin d’une autre musique pour s’en guérir, Janz lui-même pourrait fournir un élément de réponse, en parlant de différences d’orchestration. « Wagner et avec lui l’orchestration allemande contemporaine s’attache à marier les sonorités en confiant une même voix à divers instruments : l’exemple typique de ce procédé étant justement le prélude de Parsifal où l’on ne distingue pas, le plus souvent « flûtes », « violons » ou « trompettes », mais cet unique instrument qu’est l’orchestre. La technique française au rebours vise la netteté du son, la transparence musicale. C’est ce que Nietzsche trouve en Bizet » (III, 341). De plus sa musique est précise, construite, achevée, tandis que « Wagner, en effet, entretient souvent la tension en ne concluant jamais. Ainsi dans le prélude de Tristan où l’élément (présumé) de base, l’accord de tonique de la mineur n’apparaît jamais à l’état pur. Il demeure toujours un facteur de tension, un accord non résolu (le terme de « dissonance » serait déjà excessif ou trop conservateur) soit comme retard, soit comme anticipation, soit encore comme quelque écho attardé au sein de la progression harmonique de la pièce. Même, à plus grande échelle, les scènes se succèdent sans conclure, elles se fondent l’une dans l’autre sans former un ensemble d’un seul tenant. Les motifs n’en sont pas, comme dans un « développement », élaborés, soumis à variation, mais opposés tels quels, les uns aux autres, dans un perpétuel mouvement de juxtaposition. La Carmen de Bizet, à l’opposé, est un « opéra à numéros » dans lequel se succèdent des pièces musicales autonomes, dont chacune «conclut », retombe sur ses pieds et prend une forme achevée » (ibid.).

        Peter Gast. – Ce n’est pas que Nietzsche n’aime pas la musique de Wagner, il ne la supporte plus nerveusement. Il doit se l’interdire en médecin de lui-même. Sa santé lui impose un goût musical nouveau, et il a un besoin urgent, pour vivre et penser, d’une musique nouvelle. Son ami Heinrich Köselitz est, à portée d’oreille, le musicien de ses rêves, très précisément capable de composer ce qu’il aime. Sa musique a sur lui un effet de stimulation heureuse, irremplaçable, qu’il éprouvera encore quand il sera abîmé dans une complète obscurité psychique. Il en sifflait les airs avec bonheur et la réclamait comme un bienfait incomparable. Alors la voulait-il partagée et reconnue. Il ressuscitait chez Heinrich Köselitz une énergie créatrice défaillante, et il a dépensé une ténacité incroyable pour faire jouer et entendre cet îlot de musique méridionale perdue dans l’océan de musique romantique allemande. Le nom de Peter Gast qu’il lui a donné ne l’a pas fait connaître comme musicien, et il doit toute sa célébrité à la gloire de Nietzsche qu’il a aidé de toutes les manières, des plus contestables jusqu’à des initiatives plus douteuse quand, irremplaçable pour transcrire l’écriture nietzschéenne illisible qu’il avait déchiffrée et recopiée toute sa vie, il s’est permis plus tard, aux Archives, de parfois modifier.

        Nietzsche ne réussira pas à faire de son maestro Pietro Gasti, dont la musique lui semblait être la plus harmonieuse interprète de sa philosophie quelqu’un d’autre qu’un préposé aux écritures, fussent-elles musicales. Peter Gast est le musicien que Nietzsche aurait aimé être, techniquement parlant, il aura recours à lui pour orchestrer son Hymne majeur à l’Amitié d’abord, à la Vie pour finir. On a souvent parlé de la belle tête de musicien de Peter Gast, mais qui a remarqué (puisque quelqu’un l’a fait) qu’il ressemblait à Richard Wagner ? Le 1er février 84, il lui écrira : « Entre temps je me suis pris d’un tel désir pour votre musique que vous me verrez sans doute arriver à Venise sans crier gare. C’est un de ces désirs tels qu’il vous en vient au sortir d’une grave maladie ; je ne pense pas que vous trouviez dans le monde entier d’oreilles aussi avides de vous entendre, cher ami ! » et le 25: « je suis littéralement assoiffé de votre musique (…)La musique est de loin la chose la plus précieuse ; je souhaite plus que jamais être musicien » (III, 41). En 1887, il réclamera avec autant de force les mélodies de Gast (cf. III, 261).

        Nietzsche, musicien dans ses livres. – Comme compositeur, et il y a tout lieu de le penser, également comme improvisateur, Nietzsche était un musicien irrémédiablement mélancolique et romantique. La musique qui montait en lui n’exprimait que douleur et larmes. Qu’il fut surtout un improvisateur de génie, quelques rares amis très proches et excellents musiciens en témoigneront, pour y remarquer aussi ces accents pathétiques, mais Nietzsche était capable de déchiffrer les partitions les plus compliquées, et en l’absence de piano, de se délecter de la musique imaginée à la seule lecture des notes.

        Que Nietzsche ne soit jamais parvenu à réaliser l’édifice philosophique dont il tente sans cesse de jeter les bases permet à Janz de dire qu’il reste en cela aussi ce qu’il fut, d’abord et surtout, comme compositeur, un fascinant improvisateur. Mais c’est parce qu’il réitère et reproduit de cent manières ses inspirations musicales et ses pensées philosophiques qu’il peut, saisi d’une inspiration fulgurante, les proposer parfois dans un état de perfection achevée en un temps d’intensité inouïe.

        Tout en insistant sur « toutes les réserves appelées par cette sorte de détournement terminologique d’un genre artistique à un autre » (II, 491) Janz prendra à la lettre la déclaration d’appartenance du Zarathoustra à la musique. Et il fera de médiocres efforts pour l’évaluer comme œuvre musicale. On pourra, comme Nietzsche, dire le Zarathoustra, symphonie, à condition de donner au mot un sens très général, analogue à la notion antique d’harmonie, de cosmos. Nietzsche lui-même, qui a d’abord désigné la troisième partie comme le finale, y adjoindra, un an plus tard, avec la quatrième partie, un autre finale. Mais Janz y décèle savamment des structures musicales, reconnaissant en chaque partie du Zarathoustra des formes en arc ou droite, avec rondo, passacaille, leitmotiv (II, 490).

        Musicologue averti, Janz risque des analyses psychologiques beaucoup plus douteuses. Comme bien d’autres, Janz a mis le besoin fondamental de musique chez Nietzsche en relation avec le père prématurément disparu, lui aussi prédicateur et musicien. Mais Janz affirme que les compositions du jeune Nietzsche sont la conversion en une activité esthétique d’une impossibilité à croire. Le jeune Nietzsche, incapable d’avoir la foi, y supplée en composant de la musique religieuse. Devenu adulte, assumant tout à fait son athéisme, Nietzsche composera des hymnes à l’amitié. Or il échoue dans ses compositions à l’amitié que sont Monodie à deux, la Manfred-Meditation et… l’Hymne à l’amitié, comme il échoue dans ses amitiés elles-mêmes ; c’est que « tout comme pour la religion »il chercherait à compenser « par le détour de l’esthétique, une inaptitude fondamentale à la véritable amitié » (II, 73). N’est-ce pas se prononcer sans la moindre hésitation, presque en aparté, et au beau milieu d’analyses serrées, sur une question qui outrepasse les attributions du biographe ?

        Que, sans exception, toutes les partitions de Nietzsche soient dédiées ou offertes à quelqu’un en particulier permet à Janz d’insister sur le rôle de l’impulsion affective, moteur indispensable à la créativité musicale de Nietzsche. Quand dans l’été 1877, aux prises avec le démon de la musique, il n’y a plus aucun destinataire possible (mais alors d’où vient l’impulsion ?) Nietzsche l’adressera encore, comme gageure impossible à tenir, à la solitude. C’est une situation intolérable qui, pour Janz, explique qu’aucune note de cet hymne à la solitude n’ait été conservée, et que Nietzsche fut, dès lors, contraint à abandonner pour s’exprimer le medium de la musique (cf. II, 235).

        Janz puritain et censeur. – Il est peut-être impossible au biographe scrupuleux de taire la moindre indication sans paraître faire obstruction à la tâche de divulgation spécifique qui est la sienne Il faut alors assumer l’impudeur qui fouille les correspondances et fait état et étalage des détails croustillants. Tout grand auteur n’a-t-il pas son enfer, ses textes licencieux, ses «erotica». Nietzsche, en ces matières, est très discret, et n’a rien publié de ce genre, même pas sous le manteau. A part le beau texte cynique et macabre de Nietzsche adolescent, Euphorion que Pierre Klossowski[12] avait déjà exhumé et exalté et que Janz va qualifier de cauchemar pubertaire, les plus grandes audaces de Nietzsche seront scatologiques, renvoyant au stade sexuel archaïque, urétro-anal. Parmi les versets de deux lignes qui préluderont au Gai savoir l’un d’eux avait été censuré dans la correspondance et Janz nous le rapporte :

« De point trop libérale humeur
Car seuls les chiens chient à toute heure »

        Janz n’ajoutera rien, mais il nous aura assez fait connaître les difficultés digestives de Nietzsche pour que soit mise en rapport sans grande science analytique cette revendication d’un droit à la rétention et ses problèmes intestinaux. Mais la lecture de la lettre du 13 mai 1888 à Richard von Seydlitz le met en présence d’un passage qu’il dira véritable rébus psychologique : « Hier j’ai imaginé une scène d’une moralité larmoyante, pour parler comme Diderot. Paysage d’hiver. Un vieux cocher qui, avec l’expression du plus brutal cynisme, plus dur encore que l’hiver alentour, urine sur son propre cheval. Le cheval, la pauvre créature outragée, tourne vers lui un regard reconnaissant, très reconnaissant » (III, 332). Janz est visiblement très mal à l’aise ; il met pourtant ce texte dans la pure tradition de Diogène le cynique, que Nietzsche relit dans Diogène Laërce, puisque dix jours plus tard, il en fera une citation. Il dit « cette triste image » tout à fait isolée dans le paysage mental très ensoleillé de Nietzsche, à ce moment, et il s’interroge sur cette curieuse manière qu’a Nietzsche de badiner, manière qui, visiblement, ne lui agrée pas. C’est encore pour lui la preuve d’un radical manque d’humour de Nietzsche et d’une aptitude au grotesque que le poème « Les filles du désert » dans Zarathoustra [13] exhibe jusqu’au mauvais goût. Dire Nietzsche, ce polémiste féroce, plein d’esprit, railleur et insolent, dépourvu d’humour laisse perplexe. Quant au rébus psychologique ne pourrait-il être, simplement, une indication d’un désert affectif infernal, où un pauvre cheval peut, dans une solitude glaciale, se sentir un instant plus réchauffé qu’humilié par un maître qui lui pisse dessus ? Qu’un tel fantasme induise l’identification de Nietzsche au cheval, l’autre scène fameuse de Turin où, en pleine crise de démence, il fondra de compassion pour un cheval battu[1], y pourvoira.

        Si chevaux et chiens ne font pas parie du bestiaire nietzschéen, ce sont les seuls animaux que Nietzsche a réellement approchés, et il éprouvera pour eux de la pitié, lui, qui, bien avant d’être foudroyé par la maladie impitoyable, signait parfois ses lettres à sa mère : ta pauvre créature. Janz qui nous a si minutieusement révélé la poignante détresse que Nietzsche a si héroïquement cachée, est-il fondé à se faire tout à coup le censeur d’un mauvais goût ?

        Nietzsche politique. Le PROMEMORIA. – Sur la question sociale, Janz sera court et brutal. Le silence de Nietzsche sur les révoltes ouvrières, dont il a été contemporain à Bâle, n’est pas équivoque. Nietzsche n’a jamais fréquenté que les milieux patriciens et bourgeois de la société bâloise, et il a tout simplement adopté leur point de vue sur ces événements, sans aucunement « prendre la peine de se forger une opinion personnelle » (II, 23). Nietzsche se voulait libre penseur, sans ambition personnelle politique et sociale, fixant dans Schopenhauer éducateur le portrait du philosophe solitaire. Et Janz prend brusquement Nietzsche à partie, le discréditant avec une violence surprenante et grossièrement injuste : « Mais cet exigeant et grandiose modèle qu’il avait tracé, Nietzsche lui-même ne fut pas le moins du monde en mesure de s’y conformer tout d’abord, il lui manqua encore une fois la force de caractère nécessaire. Bien au contraire : il caressa, encore quelques années, l’idée d’esquiver toute difficulté par un bond audacieux dans les pantoufles de l’homme marié, ce à quoi il ne put davantage se résoudre. Il se contenta donc pour l’instant d’entretenir ses amitiés anciennes et nouvelles et de reprendre une part plus active à la vie mondaine bâloise » (II, 67). On en sait ce qui soudain autorise Janz à ces féroces coups de semonce, qui viennent, tout à fait incongrus, maculer de façon véhémente le travail de restitution qu’il accomplit. En revanche il fera un point très net sur les conceptions philosophiques de Nietzsche, hostile aux menées nationalistes et favorable à l’Europe.

        Ces passages consacrés au Nietzsche européen auraient dû constituer un chapitre à part au lieu d’être enserrés étroitement entre des relations d’incidents biographiques occasionnels.

        Nietzsche conçoit l’Europe beaucoup plus comme une espace culturel issu de l’Antiquité que comme un découpage en nations. Janz va donner une très grande importance à l’angoisse politique de Nietzsche l’année précédant son effondrement. Il sait l’Europe en grand danger de guerre, il sait que Bismarck fait jouer à l’Allemagne le double jeu des traités secrets. Le nouvel empereur, Frédéric III, mourra après quelques jours de règne, son médecin personnel ayant refusé l’opération du cancer au larynx. Nietzsche s’est renseigné sur l’affaire de San Remo par l’émoi de ses nombreuses amies informatrices. La militarisation intense de l’Allemagne bismarckienne est bénie par le funeste pasteur Adolf Stoecker, figure de proue du mouvement antisémite. Nietzsche se compromet complètement. Ses critiques violentes risquent de mettre en danger son œuvre et sa personne.

        En cette fin d’année 1888, Nietzsche se sent investi de la mission d’empêcher les horreurs de la guerre. Il conçoit en décembre un véritable complot contre le Reich allemand, le projet d’une constitution d’une ligue anti-allemande sous le titre de « Promemoria ». Janz a l’incontestable mérite de donner de l’importance à ce brûlot incendiaire, où Nietzsche déclare la guerre de l’esprit contre le Reich. Ce manifeste politique est écrit à l’intention des cours européennes. Bismarck y est dénoncé comme un valet de la dynastie Hohenzollern, cette maison de fous et de criminels. C’est un appel provoquant au devoir de désobéissance à l’État, au soulèvement contre les pouvoirs établis. Nietzsche a donc attaqué de front les deux puissances, l’Église et l’empire, avec l’Antéchrist et le manifeste politique du PROMEMORIA ; Ces derniers textes de Nietzsche, avant l’éclatement de la démence, témoignent de son extraordinaire état de tension. Il ne saura jamais qu’en 1890 Bismarck et Stroecker tombèrent en disgrâce auprès du nouvel empereur Guillaume II.

        Nietzsche et les Juifs. - Nietzsche n’a jamais éprouvé l’aversion des Chrétiens, sûrs de posséder la vérité révélée pour les prétentions juives. Ses amis les plus proches et les plus chers, ses admirateurs et ses lecteurs ont été des Juifs[14]. La fondation du Reich permit la montée d’un antisémitisme politique et culturel qui allait contaminer Bayreuth, et parmi ses proches, sa propre sœur. Mais, alors que Janz multiplie les textes de Nietzsche où ses dénonciations de la canaille antisémite sont d’une netteté insoupçonnable, pourquoi va-t-il, lui aussi, semer confusion et brouillard en se demandant si cette farouche opposition de Nietzsche aux antisémites lui est inspirée par une simple irritation, par dépit personnel, ou par une conviction profonde ? N’est-ce pas raffiner, de façon dangereuse en ces matières, en s’interrogeant sur l’exact point d’ancrage de phrase comme celle d’une lettre à sa mère à qui il écrit, le 20 octobre 1887, qu’il jettera à la porte quiconque lui inspirera le moindre soupçon sur ce point (de l’antisémitisme)?

        Et qui plus est, pourquoi cette inattendue assimilation de l’attitude de Nietzsche à celle de Wagner, qu’on sait sur ce point aux antipodes ? Janz nous dit qu’au fond Wagner n’était peut-être pas aussi antisémite que ça. C’est vrai qu’idéologiquement parlant il fait sombrer le Klingsor oriental sémite, pour sauver l’aryen Parsifal, mais concrètement, la direction d’orchestre de ce même Parsifal, c’est au juif Hermann Lévi qu’il la confie. On peut en comprendre que, de la même façon, si Nietzsche élabore ses terribles diatribes contre l’éthique juive, concrètement, il s’appuiera sur des amis juifs et acceptera par exemple les conférences promotionnelles faites par G. Brandès (Cohen) sur son œuvre. Comment Janz peut-il faire ce rapprochement ?

        La critique que fait Nietzsche du judaïsme est dans la logique d’une analyse de la maladie religieuse dont le christianisme est la pièce majeure. Et Nietzsche a clamé assez fort sa dénonciation des antisémites pour qu’aucune équivoque ne puisse subsister. Quand on sait comment Nietzsche a été crédité par le national-socialisme, pourquoi avoir fait d’abord place nette grâce aux prises de position nietzschéenne les plus irrécusables, et le prendre à revers pour s’interroger sur ses vraies intentions qui pourraient, peut-être, désavouer ses déclarations de principe ?!

        Janz, Nietzsche et la Suisse.- Janz nous renseigne, de façon très méticuleuse, sur chaque être humain que Nietzsche a rencontré et fréquenté. Mais une part royale est accordée aux collègues bâlois, grands ou petits. Non seulement nous saurons tout de leur relation à Nietzsche, mais aussi de leur existence. Janz les connaît beaucoup plus que Nietzsche lui-même. Il peut les considérer et les évaluer du point de vue de l’histoire culturelle européenne, mais aussi faire savoir l’appréciation régionale et locale. C’est pourquoi cette biographie de Nietzsche augmente notablement notre connaissance de la Suisse, de son histoire et de sa géographie. S’il est vrai, que Nietzsche fut, au sens administratif et juridique strict, un apatride, les deux tiers de son existence ont été liés à la Suisse. Il n’a pas seulement passé à Bâle ses dix années d’enseignement, il trouvera constamment refuge pendant les dix autres années d’errance, l’été, dans les montagnes engadines, passant l’hiver sur la riviera franco-italienne.

        C’est la proportion que l’on trouvera dans sa biographie où la partie suisse de la vie de Nietzsche remplit la deuxième moitié du premier tome, tout le tome II et la première moitié du troisième, c’est-à-dire deux volumes sur trois. Nietzsche ne devra à l’Allemagne que sa naissance et sa mort.

        Mais que va faire bouger la grande et complète biographie de Janz du portrait qui circule d’un Nietzsche misogyne et syphilitique ?

        Nos curiosités sont grossières et nos lacunes géantes impossibles à combler à tout jamais. La vie sexuelle de Nietzsche reste totalement ignorée. Pour cette raison d’ailleurs Freud et ses confrères analystes ont définitivement interdit toute interprétation psychanalytique de Freud[15].

        Or il y a une faille énorme, provocante, entre l’absence de toute information biographique précise sur ce point et le diagnostic réitéré de paralysie générale pour rendre compte, quelles qu’en soient les atypies, du cours irrémédiable de cette détérioration qui a progressé inexorablement pendant cette incroyable durée des onze années qui ont suivi la crise de janvier 1889. Mystère absolu de la vie privée d’un homme dont l’existence complètement transparente garde pourtant tout son secret.

        On ne lui connaît aucune liaison. Janz le sait mieux que personne, lui qui l’a suivi partout pas à pas et a lu sa vie à livre ouvert. Entre l’exhibitionnisme d’une maladie, d’abord dûment répertoriée, consignée dans l’observatoire de la clinique d’internement, puis offerte aux yeux de tous, quand malgré les prodiges de dévouement de sa mère, elle fera de Nietzsche un pantin articulé qu’on change de position toutes les deux heures pour lui éviter la suppliciation des escarres, et la totale ignorance des causes et des raisons, bée un gouffre d’incompréhension malsaine.

        Déjà du vivant de son esprit, a-t-on envie de dire, quand martyrisé par l’atroce trinité des maux de tête, d’yeux, d’estomac, Nietzsche cherche éperdument un endroit salutaire, son inexplicable calvaire avait suscité en Wagner de drôles d’idées. Quand, en 1883, au moment même de la mort de Wagner, Nietzsche l’apprendra, il s’est senti offensé d’impardonnable manière et faillit en devenir fou de douleur et de colère. L’enquête minutieuse de Janz ne peut tout éclairer, mais donne de plausibles indications.

        En juillet 1877, Nietzsche pendant son séjour à Rosenlai, rencontre lors d’une promenade à Meiringen, le docteur Otto Eiser de Francfort, en vacances. C’est un ardeur admirateur de Wagner et, quand il avait su l’existence du texte de Nietzsche, Wagner à Bayreuth, il avait voulu l’inviter à Francfort pour y faire une conférence sur ce sujet. Mais Nietzsche, malade, était parti pour se faire soigner. Aussi quand Eiser rencontre Nietzsche, il prend des nouvelles de sa santé, lui accorde une consultation, et l’incite fortement à venir le voir à Francfort en septembre en même temps que son ami l’ophtalmologue, Krüger.

        Otto Eiser consignera dans un rapport de quatre pages les conclusions auxquelles sont parvenus les deux médecins, diagnostiquant une grave lésion rétinienne des deux yeux, en partie responsables des accès céphalalgiques, mais laissant ouverte une autre origine possible du mal que d’autres examens lors des crises pourraient préciser. Wagner alors inquiet pour Nietzsche, s’enquit auprès de Eiser qui, confiant en la fidélité mutuelle des deux amis, rend très précisément compte. Wagner d’ailleurs, ne dira jamais mot de ces confidences reçues, mais il se permettra dans une lettre à Eiser, le 27 octobre 1877, de faire une suggestion personnelle sur l’origine de la maladie, incriminant « une perversion de l’instinct sexuel » et évoquant le conseil qu’un médecin napolitain, consulté par Nietzsche, lui aurait donné de se marier (cf. II, 232). Nietzsche n’aura d’écho de cet échange épistolaire que bien plus tard, en 1883. Wagner est mort le 13 février, le 19, Nietzsche écrit à H. Köselitz sa douleur mais aussi son soulagement, précisant le 22 : « Wagner était de loin , l’homme le plus riche que j’ai rencontré et, en ce sens, j’ai souffert d’une grande privation depuis six ans. Mais il y a entre nous quelque chose comme un mortel affront ; et cela aurait pu devenir terrible s’il avait vécu plus longtemps ». Ce mortel affront, Nietzsche dira, le 21 avril 1883, ce qu’il est : « Wagner n’était pas à court de méchantes inventions ; mais que dites-vous qu’il ait échangé des lettres (et même avec mes médecins) pour exprimer sa conviction que les transformations opérées dans mon mode de pensée seraient le résultat de certains dérèglements contre nature avec des allusions à la pédérastie. » (II, 453). Les vérifications faites par Janz ne découvrent aucune allusion faite à la pédérastie par Wagner, qui soupçonnait plutôt l’onanisme, ce à quoi Eiser avait, le 27 octobre 77, répondu : « Quant à faire le point sur le chapitre de la sexualité, la voie la plus courte et la plus correcte sera de poser franchement la question à Nietzsche » (ibid.) Nietzsche n’a jamais rien su de cet échange, mais en 1883, alors meurtri par la rupture avec Lou et Rée, cette perfide indiscrétion (Elisabeth ?) donne l’exemple même d’une de ces terrifiantes entreprises appelées par le psychiatre Harold Searles l’effort pour rendre l’autre fou [16]. Si cet épisode permet de mieux comprendre quelques-uns des mouvements intenses et contradictoires de Nietzsche à l’égard de Wagner, le mystère de la syphilis responsable de la paralysie générale est d’une opacité accrue.

        Or, d’une certaine façon, c’est à Nietzsche que l’on doit les paroles les plus compromettantes pour lui-même. Sa réputation de misogyne s’adosse, en effet, au célèbre conseil que Nietzsche fait donner à Zarathoustra par une vieille femme : « Si tu vas chez les femmes n’oublie pas le fouet »[17]. Cette phrase qui pourrait faire les délices du psychanalyste embarrasse le traducteur et laisse mal entendre de quelles femmes et de quelles visites il s’agit. Quant aux possibilités d’une contamination syphilitique, on dispose des souvenirs évasifs de Paul Deussen d’une visite commune au bordel de Cologne, quand Nietzsche et lui étaient de étudiants de vingt ans ; des témoignages de médecins consultés pour une infection contractée pendant la même période, mais à Leipzig, cette fois, et de pures rumeurs jamais confirmées sur une visite dans la Totengässlein de Bâle en 1873. Mais rien ne permet de savoir si Nietzsche n’a pu fréquenter incognito des prostituées dans les grandes villes qu’il a habitées, comme Gênes ou Nice par exemple. A ce sujet les épisodes purement imaginaires mis en scène par Liliana Cavanni dans son film Par-delà le bien et le mal sont en parfait accord avec les faits biographiques connus et d’une grande richesse poétique.

        Encore une fois les informations les plus troublantes seront celles fournies par Nietzsche lui-même , lors de son internement, qui signalera avoir contracté une double infection syphilitique pendant ses années d’études à Leipzig. Mais, en 1889, Nietzsche interné a fait de nombreuses déclarations parfaitement délirantes. Faut-il ajouter plus de foi à cela qu’à la déclaration faite au médecin de la clinique d’avoir été conduit ici par sa femme Cosima Wagner. Comment, la crise de démence désormais survenue, choisir dans les idées délirantes ?

        Il est vrai que des textes posthumes de Nietzsche parlent en faveur de l’anoblissement d’une prostitution innocente, mettant au compte des méfaits du christianisme d’avoir rendu infâme la prostituée. Et puis, que Nietzsche se soit explicitement prononcé contre l’émancipation féminine a été interprété comme une hostilité à l’égard de l’accession des femmes à la culture et à l’indépendance économique, leur donnant vocation exclusive pour le mariage et la maternité. Ce que Nietzsche dénigre c’est de vouloir faire passer les femmes par les mêmes institutions de formation dont les résultats sont déjà désastreux pour les hommes. Nietzsche n’a, au contraire, rencontré que des femmes cultivées, d’une intelligence, d’une classe sociale et intellectuelle exceptionnelle. On le sait pour Cosima Wagner et Lou Andréa Salomé. Mais il y eut toutes celles qui gravitaient autour de cette haute figure de femme libre, Malwida von Meysenbug, filles intelligentes et décidées, grandes voyageuses, parcourant les centres culturels d’Europe.

        Janz, qui a tout répertorié, relève une cinquantaine de noms de femmes qui ont peu ou prou approché Nietzsche, et il nous donne des renseignements biographiques très complets sur toutes celles dont la fréquentation a pu compter le moins du monde pour Nietzsche, permettant de faire la connaissance de femmes remarquables, comme Meta von Salis et Resa von Schirnhofer dont la qualité de suissesse n’est pas étrangère, sinon à l’intérêt de Janz lui-même du moins à l’abondance de documents dont il fait état.

        Les œuvre du philosophe lui valurent souvent de ferventes admiratrices, dont quelques-unes proposèrent de traduire certains de ses ouvrages : Marie Baumgarten, Helen Zimmern. D’elles aussi nous faisons amplement connaissance. Mais Nietzsche fréquenta quotidiennement de petits cercles féminins choisis, lors de ses séjours en Engadine. Il y eut les rencontres à Bayreuth, les voisines de table à Nice. A Bâle déjà il avait rencontré nombre de jeunes femmes mariées à ses collègues, et, plus tard, celles de ses amis. Parmi elles, beaucoup de patriciennes (une princesse, des comtesses, une marquise, des baronnes) : des musiciennes de talent, des écrivains, des philosophes, qui purent apprécier sa compagnie, sa conversation et ses improvisations au piano.

        Nietzsche avait été élevé dans un univers exclusivement féminin, entouré toute son enfance par sa grand-mère, deux tantes, mère et sœur, et la domestique. C’est un trait maintes fois souligné que son extrême courtoisie à l’égard des femmes âgées. Jeune étudiant il était tombé amoureux d’actrices célèbres, et s’enthousiasma toujours pour des cantatrices de talent.

        On sait que Nietzsche envisagea plusieurs fois de se marier, et énuméra avec Malwida ou sa sœur quelques noms de femmes possibles. Mais les seules fois où il demanda vraiment une femme en mariage, il fit passer son message par l’homme qui en était amoureux et qu’elle aimait aussi. Éconduit, il favorisait souvent la cristallisation d’un autre amour. Mais Nietzsche se remettait facilement de ces refus, sans en tenir rigueur le moins du monde. Si l’affaire Lou fut tellement éprouvante, ce ne fut pas pour cette raison.

        Nietzsche appréciait ces femmes, autant pour leur puissant tempérament que pour leur haute culture, amis, à cette époque, l’une n’allait pas sans l’autre et ces grandes voyageuses étaient de fortes personnalités. Les plus proches de lui, intellectuellement, celles même dont il a pu croire faire des émules de sa philosophie, Lou et Résa, Nietzsche les dira laides. Ses confidences épistolaires nous apprennent qu’en tout cas elles ne lui plaisaient guère physiquement. De Cosima, au contraire, il louera toujours la noblesse des manières et de l’allure, et s’il fut si fortement ému à une représentation théâtrale où jouait Sarah Bernhardt, c’est qu’elle ressemblait à Cosima. Mais Cosima n’était pas dissociable de son propre attachement à Richard Wagner, et elle représentait de manière totale l’idéal de la compagne et de la mère.

        Mais cette vie communautaire, hôtelière, n’aurait pu laisser inconnue une relation plus intime. Les seules femmes que Nietzsche ait pu approcher dans une très relative solitude furent Cosima et Lou. On en connaît une ou deux occasions. Celle où Nietzsche a accompagné Cosima pour aller écouter Tristan, dirigé par Wagner lui –même, et la journée des adieux à Tribschen, quand les Wagner partirent s’installer à Bayreuth. On a souvent parlé aussi de l’échappée de Nietzsche avec Lou, pour une excursion de quelques heures au Monte Sacro, tandis que les attendaient, furieux, la mère de Lou et Rée. Mille fois interrogée, Lou répondra évasivement ne plus se souvenir d’avoir ou non embrassé Nietzsche.

        Janz a vraiment écumé tous les documents et suivi toutes les pistes. La multiplicité des détails nous permet en réalité de mesurer une solitude de Nietzsche aussi radicale et effarante que celle des ermites. On comprend très bien la crainte exprimée par Nietzsche de se voir pris pour un saint.

        Nous connaissons désormais tout l’entourage féminin de Nietzsche, femmes de nobles manières et de culture qui pouvaient apprécier sa compagnie, sa conversation et, pour quelques privilégiées, sa pensée, et nous restons face à ce diagnostic de paralysie générale que les médecins ont dit d’origine syphilitique.

        Nietzsche malade. – Si l’origine et la nature même de la maladie de Nietzsche sont impossibles à explorer désormais, il reste que Nietzsche a, toute sa vie, parlé de douleurs effrayantes qui l’abattaient périodiquement selon des rythmes parfois très rapprochés. De terribles accès de migraine ophtalmique accompagnée de vomissements et de nausées le faisaient se terrer comme une bête malade hors de toute présence humaine (cf. III, 161). Nietzsche en a très vite su sur son mal autant que les médecins eux-mêmes et s’est constitué son propre médecin, au sens strict d’ailleurs. On a retrouvé des ordonnances qu’il se composait sous la signature du docteur Nietzsche. L’enquête menée permet, à ce sujet, de défaire complètement la légende d’un Nietzsche abusant du chloral, dont il ne fit qu’un usage modéré et courant à l’époque.

        Sous la constante menace des crises, Nietzsche était devenu hypersensible au climat et à la météorologie. Toute sa vie de malade, Nietzsche a fui le mauvais temps, qu’il rendait responsable de ses maux. Il s’est dit atteint de basiléophobie, véritable angoisse devant le mauvais temps, l’air humide, toute atmosphère oppressante de ce funeste laboratoire de ses souffrances (cf. II, 288). Il cherche l’origine de son abattement dans l’électricité animale, demande à Overbeck des livres sur la météorologie, et se met en quête désespérément de conditions de vie favorables, demandant en suppliant où aller. A Nice, à Sils, sa tête vaut mille fois mieux et la taupe hamlétienne qu’il se dit être (cf. III, 160), voit davantage. Nietzsche déteste la ville de Nice, mais il loue la qualité incomparable de son atmosphère, il compte les jours de soleil, fait une étude comparée de l’air à Leipzig, Munich, Florence, Gênes et Nice, toujours en faveur de Nice. Sa sensibilité météorologique est telle qu’il peut sentir la différence d’humidité de l’air entre Nice et Menton (cf. III, 114) L’air sec de Turin l’exaltera. « J’admire presque quiconque qui sous un ciel couvert garde sa foi en l’humanité. A Petersbourg, je serai nihiliste, ici je crois au soleil comme y croit une plante » (III, 321). Janz pense que Nietzsche réagissait à la stimulation de certains paysages. Son génie créateur y était sollicité et il avait besoin de l’euphorie de leur pouvoir évocateur ; c’était son luxe, sa drogue.

        Mais Janz lui-même s’exalte à son tour, et devenu poète, affectionne les comparaisons de l’œuvre nietzschéenne avec un paysage balayé par les vents. C’est ne pas compter avec son réalisme qui lui fait suivre Nietzsche dans toutes ses excursions, et le discréditer de purement fantasmer quand il fait marcher son Zarathoustra de cime en cime, puisque sa cécité lui interdit les chemins aventureux, pour l’obliger à s’en tenir aux sentiers balisés de moyenne montagne. Janz, qui se fait censeur des envols imaginaires sur les sommets pour reconduire un Nietzsche, infirme, à ses performances réelles, perd-il alors la mémoire ou toute pudeur, pour gloser tout à coup sans péril sur le coup d’œil panoramique donné par l’excursion philosophique : «Il voyait, déployée sous lui, la totalité du matériaux à façonner, comme un excursionniste d’un sommet dégagé, découvrirait le paysage environnant étalé à ses pieds, apercevant les ensembles typographiques, les voies de passages mais aussi les lignes de séparation, embrassant d’un seul coup d’œil les éléments dispersés. C’était un tel regard que Burckhardt avait acquis en matière historique » (III, 126).

        Que Janz ne soit pas très adroit, on en a donné ici maintes preuves ; la dernière sera le raccourci saisissant qui lui fait retracer tout le parcours biographique nietzschéen, pour l’interpréter à la manière jungienne, après une dominance de l’archétype du père dans sa relation à Wagner, comme un cheminement de plus en plus régressif vers la mère. Un effondrement d’abord physique obligera Nietzsche, en 1879, à quitter l’enseignement et à se tourner vers sa mère pour ne plus la quitter du tout, après la catastrophe de 1889 ; alors, écrit-il, « la boucle est bouclée, l’enfant est complètement rentré dans le giron maternel. Toute sa vie entre- temps n’a-t-elle été qu’une énorme digression, une aberration ? » ((III, 506).

        Au terme de cette immense pérégrination et de ce gigantesque effort, nous ne pouvons que souscrire au dire de Janz : « La seule tâche de saisir Nietzsche comme homme au sein de son temps et dans le cours des temps, dans le contexte de son environnement et des courants intellectuels remontant jusqu’à la plus haute antiquité, cette seule tâche passe par toutes les mesures ordinaires » (III, 582). Pourquoi alors avoir ajouté des jugements parasitaires, qui pour être déjà hors de propos, portent avec insistance leur particularisme ?

        Oui, il incombe au biographe « d’éclairer les arrière-plans humains des œuvres » (III, 311). Que Nietzsche ait donné importance à ce qu’il a approché, ne peut permettre, réciproquement, de juger son œuvre extraeuropéenne selon une aune trop localisée. Comment comprendre ce ton nostalgique utilisé pour nous dire, un instant, que Nietzsche n’est pas Rudolf Steiner ? (III, 27).

Monique Broc-Lapeyre
Maître de conférences honoraire de philosophie
Université Pierre Mendès France Grenoble

monique.broc@wanadoo.fr

Cet article a été publié dans le n° 12 de la revue Recherches sur la philosophie et le langage, Hommage à Henry Joly, UA 1230 CNRS, Grenoble, 1990

 

[1] Edition Carl Hanser, Munich, Vienne, 1978 et 1979.

[2] Curt Paul Janz, Nietzsche, Biographie, tome I : Enfance et jeunesse, les années Bâloises, Paris, Gallimard, 1984 ; tome II : les dernières années Bâloises, le libre philosophe, 1984 ; Tome III : Le libre philosophe, la maladie, 1985.

[3] R. Blunck, F. Nietzsche, Enfance et jeunesse, éd. E. Reinhardt, Munich, Bâle, 1953, trad. en français par Eva Sauser, Corréa-Buchet-Chastel, 1955.

[4] Nous ferons désormais suivre les citations empruntées à Janz de l’indication du tome et de la page, par exemple ici : I (tome), p. 11.

[5] Ch. Andler, Nietzsche, sa vie, sa pensée (d’abord en six volumes aux éditions Bossard, de 1920 à 1931, puis rachetés par Gallimard et réédités en trois volumes).

[6] Lou Andréa Salomé, Frederic Nietzsche, réimpression Gordon and Beach, 1970.

[7] Ch. Andler, op. cit., Gallimard, 1958, t. II, p. 584.

[8] « L’élément commun à tous les écrits et à fortiori, naturellement, à toutes les lettres de Nietzsche depuis La naissance de la tragédie et même depuis la leçon inaugurale sur Homère et les conférences sur « l’avenir de nos établissements d’enseignement » c’est leur caractère de dialogue critique et passionné. Nietzsche se trouve sans cesse engagé dans une violente controverse, dans une dispute avec quelqu’un ou quelque chose ; mais le texte chez lui – contrairement par exemple aux dialogues platoniciens –, ne livre jamais l’interlocuteur ni le sujet de la dispute – Ces interlocuteurs existent pourtant et ce serait une tâche propre à la philologie nietzschéenne que de les identifier » (II, 253).

[9] « Œdipe.

Soliloque du dernier philosophe.

Un fragment de l’histoire et de la postérité.

Le dernier philosophe, c’est ainsi que je me nomme, car je suis le dernier homme. Personne ne me parle que moi seul et ma voix me parvient comme celle d’un mourant !Avec toi, voix aimée, avec toi, dernier souffle du souvenir de tout bonheur humain, laisse-moi encore ce commerce d’une seule heure ; grâce à toi je donne le change à ma solitude et je pénètre dans le mensonge d’une multiplicité et d’un amour, car mon cœur répugne à croire que l’amour est mort, il ne supporte pas le frisson de la plus solitaire des solitudes et il m’oblige à parler comme si j’étais deux.

T’entends-je encore, ma voix ? Tu chuchotes en maugréant ? Et dût ta malédiction faire crever les entrailles de ce monde ! Mais il vit encore et ne me fixe qu’avec plus d’éclat et de froideur de ses étoiles impitoyables, il vit, aussi stupide et aveugle qu’il ne fût jamais, et un seul meurt, l’homme.

Et pourtant ! Je t’entends encore, voix aimée ! Il meurt encore quelqu’un en dehors de moi, le dernier homme, dans cet univers : le dernier soupir, ton soupir meurt avec moi, ce long hélas ! hélas ! soupiré sur moi , le dernier des misérables, Œdipe ! »

[10] Lettre de Nietzsche à Félix Mottl en lui envoyant la partition de l’Hymne à la vie, citée par Janz, III, 293.

[11] « J’ai apporté avec moi les partitions de Riemenschneider ; nous nous en délecterons ensemble. J’y trouve pour ma part une confirmation de ma capacité à imaginer et à goûter en imagination la musique, même la plus compliquée ; bien qu’il y reste quelque chose d’abstrait, et une profonde aspiration à la matérialisation sonore ». A Gersdorff, juillet 1874, t. II, p. 58.

[12] P. Klossowski, Nietzsche et le cercle vicieux, Paris, Mercure de France, 1969.

[13] Ce texte, Nietzsche l’aimait particulièrement, puisqu’il sera au nombre des quelques poèmes que Nietzsche sélectionnera soigneusement pour les Dionysos-Dithyrambes.

 

[14] Lipiner, Paneth, H. Zimmern G. Bradès (Cohen).

[15] Les premiers psychanalystes, Minutes de la société psychanalytique de Vienne, Paris, Gallimard, 1976, t. I, p. 368 et suiv.

[16] H. Searles, L’effort pour rendre l’autre fou, coll. Connaissance de l’inconscient, Gallimard, 1977.

[17] Ainsi parlait Zarathoustra, I, 18, O.C., Gallimard, p. 81.