Caillois et Valéry

-A +A
Par : 
Regine Pietra

Il y eut peu (ou pas ?) de rapports directs entre Valéry et Caillois. Les deux hommes auraient pu se croiser – disons entre 1933 et 1939 - mais les probabilités d’un échange qui aurait compté pour le plus jeune (Valéry a 42 ans de plus) restent minimes. Rien de commun non plus entre le Champenois, dont la grand-mère paternelle n’a jamais vu la mer, et celui dont la « chaîne de (la) vie est attachée par son premier chaînon à quelqu’un de ces anneaux de fer qui sont scellés dans la pierre de nos quais. »[1] Ce méditerranéen nerveux, replié sur lui-même derrière une mondanité-paravent ne ressemble guère à cet homme opulent au visage tout en rondeurs, haut fonctionnaire de l’Unesco, amené à parcourir le monde pour y traiter culture et diplomatie. Mais celui-ci voue à son aîné une fervente admiration, souvent réitérée, qui culmine dans le chapitre de Rencontres, intitulé « Hommage à Valéry ». Article d’une rare pertinence : il révèle à quel point Caillois a compris non seulement l’homme Valéry, son caractère, ses ambitions mais aussi l’essentiel de son message et cela à l’écart d’une lecture attentive des Cahiers, auxquels il n’est fait qu’une très discrète allusion. Je présume que Caillois a dû les feuilleter et y trouver la confirmation de la connaissance profonde qu’il avait de l’œuvre et de ce qui en était le moteur : une exigence de pureté et d’exactitude. C’est cette exigence que Caillois partage avec Valéry (ou qu’il lui a empruntée) dans une sorte de fraternité aristocratique : éthique intellectuelle ou hygiène verbale qui fait de la rigueur la valeur principale, gouvernant les relations entre les instances de la vie mentale dans leur méthodologie. Mais non dans leurs champs d’application : car la divergence des intérêts – pour le monde et ses vertiges ou pour le seul Moi – a pour fondement une conception philosophique opposée de la Nature ; bref, une vision cosmologico-ontologique différente. Cette double approche entraînera une hiérarchie autre des rapports entre l’art et la Nature. Ce qui n’empêchera pas une visée identique quant à la genèse de l’œuvre, aux règles de maniement de la langue ; et sans doute, aux termes du parcours, la même conscience aiguë que la littérature n’est qu’une parenthèse. Valéry, on le sait, l’a très jeune reniée ; puis peu à peu, il s’est laissé faire, répondant aux sollicitations qui augmentaient le poids de ses ouvrages publiés, qu’il considérait comme déchets, rebuts. Caillois, lorsqu’il dresse le bilan de son œuvre, la voit comme une bulle où l’on s’enferme et qui déréalise. Aussi sa poétique ultime s’achemine-t-elle vers cette parole muette qui est celle des pierres.

        La fin et les moyens mis en œuvre pour atteindre la connaissance sont semblables chez Caillois et Valéry : il s’agit de comprendre et, pour ce faire, de classer. Une commune admiration : Mendeleïev. Valéry déplorera qu’il n’y ait « pas de Mendeleïev pour les espèces vivantes, du moins telles qu’elles sont classées jusqu’ici », qu’il n’existe pas « une table systématique des réflexes connus », préconisera « une table de transformation des diverses doctrines philosophiques »[2]. Au jardin botanique « M. Teste se déplace lentement entre les « planches » à étiquettes vertes, où les spécimens du règne végétal sont plus ou moins cultivés. Il jouit de cet ordre assez ridicule… » Ainsi le définit, dans sa lettre, Émilie Teste qui l’a entendu dire tout bas : « Transiit classificando ». Mendeleïev sera l’une des références privilégiées de Caillois pour avoir montré que « le monde n’est pas une sylve inextricable et confuse mais une forêt de colonnes dont les alignements rythmés répercutent le même message (…) Sévère ivresse » : c’est par ces mots que se conclut « Reconnaissance à Mendeleïev », l’un des moments de ce livre au titre éloquent, Cases d’un échiquier ». Avec Perec, Valéry et Caillois identifient penser et classer.

        Cette passion taxinomique étend son empire sur les domaines qui, par nature, semblent échapper à la logique. C’est là même, dans ces lieux où la rationalité est bafouée, qu’il est excitant de rechercher un ordre possible. Caillois intitule « Logique de l’imaginaire » un article consacré à la pieuvre : il y montre que l'erreur qu’elle suscite a ses racines non dans le réel mais dans une imagination de légendes constituées d’analogies (dans l’imaginaire il y a ressemblance, pour leur capacité d’étreinte et de succion, entre la pieuvre, l’araignée et la sangsue) qui forment tout un système décryptable.

        Ce que Caillois fait ici, sur l’exemple de la pieuvre, Valéry l’avait fait avec « le cerveau monstrueux où l’étrange animal a tissé des milliers de purs liens entre tant de formes »[3]. Ce cerveau est, rappelons-le, celui de Léonard de Vinci. On trouve dans les premiers Cahiers, rédigés au moment de l’Introduction à la méthode de Léonard de Vinci, une série de réflexions sur la « logique imaginative » dans laquelle le cristal[4], que l’auteur de l’Esthétique généralisée ne négligera pas, joue un rôle important. Chez Caillois comme chez Léonard, même pratique de l’analogie entre territoires éloignés. Valéry, quant à lui, opérerait en méta, c’est-à-dire tenterait de théoriser la loi abstraite qui préside à ces rapprochements.

        Cet attrait pour les aberrations, pour ce qui déjoue notre compréhension, ne signe pas la défaite de la raison au profit du merveilleux nocturne. Pour dire l’inconsistance du rêve, pourtant prôné à l’époque (et par quel leurre !), c’est à l’autorité de Valéry que Caillois fait appel[5]. Sur les théories psychanalytiques, on sait le scepticisme de Valéry qui fait du docteur de L’Idée fixe son porte-parole : « Nous aurons bientôt une chaire d’oneiromancie à la Faculté. Ce n’est pas moi qui la briguerai…Ha non, non… » Caillois lui fait écho qui reniera vite ce qui avait pu le séduire un moment, car il n’était pas l’homme des incertitudes non assumées. – Même distance prise vis-à-vis des mythes qu’il faut connaître pour en éclairer la fonction ou, tout simplement, écrire sur eux une « Petite lettre… » dont on a pensé, à juste titre , qu’elle était un exercice de haute pataphysique.

        Nous ne quitterons pas la gnoséologie en remarquant, chez Valéry comme chez Caillois, une même phobie du système ; attirance logique d’un esprit qui aime classer, le système est aussi ce qui arrête, met un terme et, comme tel, répugne à l’aventure intellectuelle. Il en résulte une « idée » de système, au sens kantien d’idée régulatrice. Valéry, par exemple, parle de « son » système (qui, d’ailleurs, n’en est pas un) et Caillois postule à la fois un monde fini mais labyrinthique où se trament des connivences entrevues et des redondances soupçonnées… D’où malgré tout, malgré le Tout, une extraordinaire mobilité mentale qui trouve son application dans ce que Valéry appelle les changements de points de vue, d’échelles, d’ordres de grandeur, dans ce que Caillois nomme les apparentements et sciences diagonales. Partout la même agilité à associer les idées[6], à déstructurer et à faire jouer la symétrie et son contraire, comme le montrent, jusqu’aux titres des ouvrages : La dissymétrie, le champ des signes, etc.

        Au service de cette raison cartésienne (Valéry a consacré cinq de ses textes à Descartes et Caillois savait le Discours de la méthode par cœur) de cette clairvoyance, une discipline bandée par la volonté. Les notions d’exercice, de gymnastique intellectuelle, de maîtrise des processus psychiques, sont au centre de la morale valéryenne. Elles ont un nom, celui d’un célèbre cheval de course, Gladiator, et Valéry a regroupé sous ce titre[7] tout ce qui concerne l’entraînement de l’esprit dont il se proposait d’écrire un traité. Devant ce refus de se laisser envahir par les facilités paresseuses, de succomber aux compromis, de s’en remettre aux puissances quelque transcendantes qu’elles soient, Caillois ne pouvait qu’applaudir.

        Il y a chez le jeune Caillois du terrorisme. « Roger Caillois ou l’inquisiteur sans église » : tel est le titre que son frère consacre à l’analyse de ses premiers ouvrages (Critique n° 8 et 9). Le revue qu’il a crée à 22 ans avec Aragon, Tzara, Monnerot, aurait dû s’appeler, si son vœu avait été exaucé : Inquisition (le « s » du pluriel adoucira les choses en les mettant dans l’ambiguïté). L’article qu’il a écrit dans le numéro 1 (il n’y en aura pas d’autres) s’intitule : « Pour une orthodoxie militante », il y défend avec force la rigueur morale et intellectuelle au service de la Vérité. Etiemble[8] compare le Caillois de cette époque à Savonarole. Dans « Le vent d’hiver » il fait l’apologie du héros capable de faire taire « les chiens ardents qui tremblent dans ces rois »…On n’attendait pas Valéry ici et pourtant il s’agit d’un vers de « Anne », poème de l’Album des anciens que Caillois devait savoir par cœur. En 1963, lorsqu’on lui demande – questionnaire Marcel Proust - : « Quel est votre personnage historique favori ?: il répond : Saint-Just, longtemps ; puis T’sin Che Hoang ti. Je choisirai maintenant des réformateurs moins radicaux, Périclès par exemple. »[9] Il y a chez Caillois une allure cornélienne, un culte de la volonté toute dressée vers une rectitude de soi-même qui est ordre de la pensée et clarté de son expression.

        Pareille rigueur, donc, et austérité hygiénique chez Caillois et Valéry, bien que chez ce dernier elle soit à usage strictement personnel, sans une once de prosélytisme. Elles n’excluent nullement la sensibilité, comme on l’a trop souvent dit de Valéry. Caillois, s’il n’évite pas complètement l’image-cliché d’un Valéry froid, rigide, a bien vu le rôle – immense – joué par la sensation, le sensible, dans la célébration du monde. Si méfiance valéryenne il y a, c’est vis-à-vis de l’affect que Valéry a certes refoulé pour ne pas succomber à son emprise, chez lui, dévastatrice ; il savait, c’est l’aveu de l’ultime page des Cahiers, qu’il ne serait pas le plus fort.[10]

        Les champs d’application de cette lucidité que Valéry et Caillois ont en partage, de cette élégance du dire qui refuse de se payer de mots, de cette indépendance farouche de l’intelligence consciente de ses pouvoirs, sont totalement différents.

        D’un côté, celui de Caillois, un territoire immense (rêves, mythes, jeux, fêtes, animaux étranges, tels la pieuvre, la mante religieuse, le fulgore, les plantes extraordinaires, les pierres) et la tentation encyclopédique : cerner tous les secteurs de l’irrationnel, du merveilleux au fantastique, du mythe à l’idéologie, toutes « les forces d’instinct et de vertige »et tenter d’en rendre raison. Il y a chez Caillois, il le dit, une « avidité de petites choses », une curiosité infinie. On comprend qu’il résonne en complice à la mémoire sélective d’un Saint-John Perse ne retenant des collections visitées que tel objet étrange (ce que R. Barthes appelait le punctum) : « A Londres, au British Museum, un petit bateau d’enfants recueilli par Lord Brassey en plein océan Indien ; à Moscou, au Kremlin, un bracelet de femme au jarret cru d’un cheval empaillé, sous le grossier harnachement d’un conquérant nomade (…) ; à Brême, une collection historique d’images réelles pour fonds de boîtes à cigares… »[11]

        De l’autre côté, celui de Valéry, une ascèse. Dans un texte intense, « L’aridité », Caillois définit, sans y songer sans doute, ce qui fut l’objet constant de la recherche valéryenne. L’héritage, si l’héritage il y a, (rappelons que Caillois n’a que 25 ans lors de la publication de cet article, mais sa maturité est étonnante) est totalement assumé : « A mesure que la connaissance devient plus exigeante et prétend pénétrer davantage son objet, les questions de méthode passent au premier plan, l’organisation du savoir devient plus importante que sa matière même, on s’attache à comprendre jusqu’à la marche de la compréhension. On s’intéresse moins à ce qu’on connaît qu’à la façon dont on connaît et l’effort de connaissance ne tarde pas à prendre ce dernier point pour unique objet. L’aridité est alors atteinte, l’investigation n’a plus d’autre champ que sa propre syntaxe. Le chemin est court, mais n’en a pas moins obligé aux plus coûteux renoncements. Peu importe : il est des dénuements qui rendent plus puissants que l’opulence. »[12]. Paroles écrites dans les années où Valéry élabore ce texte violent, abrupt, glacial qu’est Le solitaire. S’il y a une permanence valéryenne, c’est bien cet art du peu, de la structure nue, où opère une combinatoire (éliminant tout le superflu événementiel) qui offre à l’esprit le reflet narcissique de ses propres pouvoirs. L’Homme et la coquille s’ouvre par ses mots : « S’il y eut une poésie des merveilles et des émotions de l’intellect (à quoi j’ai songé toute ma vie), il n’y aurait point pour elle de sujet plus délicieusement excitant à choisir que la peinture d’un esprit sollicité par quelqu’une de ces formations naturelles remarquables qui s’observent çà et là (…)»

        Résumons-nous : nous avons, d’un côté, le monde et son foisonnement baroque, tentaculaire, arachnéen et l’impression que l’on ne sera jamais rassasié, mais que l’essentiel – nous le verrons mieux plus loin – est dans ce qui constitue l’unité sous-jacente ; de l’autre, l’esprit-épure, la peur du risque que Caillois a bien stigmatisé[13], l’orgueil hautain du Solitaire ou de Sérimaris dont est extrait ce vers qui sert d’épigraphe à « L’aridité » : Repas de ma puissance, intelligible orgie ». Servant de basse continue à ces deux attitudes, une volonté de puissance génératrice d’une indépendance jalouse, condition de la gestion des pouvoirs de l’esprit. Ces lignes toujours tirées de « L’aridité », Valéry assurément les aurait contresignées : « Qui veut assurer sa liberté, doit comprendre qu’il faut convoiter ardemment la puissance et ne nourrir à son égard cette haine de principe, cette animosité systématique, sournoise ou déclarée, que lui vouent en chaque circonstance les enfants et les faibles, les mineurs de toute espèce. Nul sacrifice ne doit coûter pour l’acquérir, car la qualité des êtres se mesure peut-être essentiellement à la somme de ce qu’ils abandonnent pour la simple possibilité d’être davantage leurs maîtres. »

        Cette quête de l’esprit à la conquête de lui-même deux scènes l’illustreront qui donnent leur couleur spécifique à chacune des investigations. D’autre part la « Place publique » où un autre Monsieur Teste penché sur son bâton s’observe qui observe l’homme qui donne du grain aux pigeons. Témoin au second degré, qui est le suprême, car il n’y a pas de troisième degré qui voit, « ce que fait et ce que voit celui qui voit celui qui voit les pigeons »[14]. De l’autre, traduit et rapporté par Caillois, le songe de Pao Yu, extrait du Rêve du pavillon rouge où le personnage qui est rêvé et qui est soi peut, à son tour, rêver (ou être rêver rêvant) un songe où il joue un rôle et ainsi de suite à l’infini. Dans l’un comme dans l’autre cas, les subtilités dialectiques sont les mêmes, mais il y a une prudence valéryenne (elle est dans la vérité) et des chinoiseries cailloisiennes !

        Si les théories de la connaissance de Valéry et de Caillois sont proches – c’est le même esprit français, cartésien, voltairien – leur métaphysique, leur cosmo-ontologie sont très différentes. Caillois conçoit la Nature comme un tour dont l’homme fait partie. « Je me persuadai que l’unité de l’univers ne souffre pas d’exception et raisonnai dès lors comme si tout ce qui, même très lointainement, était issu de structures primaires discontinues, devait rester, par l’effet de ce péché (ou de cette vertu) originel en quelque manière et à quelque niveau, dénombrable », écrit-il dans Cases (p. 80). Triomphe du monisme. Partout on peut lire des homologies, les signes se répondent. Correspondances,. Récurrences. Répétitions. Analogies. Vision de la Renaissance, telle que l’a mise en évidence Michel Foucault. Ou encore philosophie du romantisme allemand. C’est avec une évidente sympathie que Caillois cite ce passage de Alejo Carpentier : « Je me demande parfois si les formes supérieures de l’émotion esthétique ne consisteraient pas simplement en une suprême intelligence de l’univers. Peut-être les hommes découvriront-ils un jour un alphabet dans les yeux des calcédoines, dans le velours brun des phalènes. Alors on saura avec étonnement que chaque coquillage tacheté était depuis toujours un poème. » L’esthétique généralisée développe la thèse selon laquelle le Beau est découvert dans la Nature et non créé par l’homme.

        Une telle vision des choses est, pour Valéry, trop belle pour être vraie ? D’ailleurs y a-t-il même une vérité autre que conventionnelle ? Le scepticisme valéryen met en évidence la part énorme de projection subjective qu’il y a dans toute appréhension, fût-elle scientifique, de la Nature. Les notions de loi et d’objectivité sont commodes. Sans plus. Poincaré n’est pas loin. Et puis « que devient l’idée traditionnelle de la « Nature » (…) quand l’idée de Loi naturelle est maintenant si transformée au regard du savant ».[15]

        Bref, comme le dit Cohérences aventureuses (p. 203) « l’univers demeure unique (…) et il est presque inévitable de conjecturer l’existence de lois si générales que leur juridiction ne serait affectée ni par la nature, ni par l’échelle, ni par le niveau de leur objet ». Ces lois concernent aussi bien la matière inerte que la pensée rigoureuse et l’imagination de l’homme. L’univers est donc fini et déchiffrable : la science est à ce prix. Pour Valéry, le mot même d’univers est suspect, vide de sens ; il fait partie de ces perroquets que l’on doit abattre.

        Les conséquences – le rapport Art-Nature – que l’on déduira de ces positions antithétiques seront certes opposées. Valéry sépare catégoriquement ce qu’il en est de la Nature et ce qu’il en est de l’art, accordant, comme dans l’esthétique de Hegel un primat à part sur la Nature : « Quand à la « Nature », ce mythe… Dans le drame des arts, la Nature est un personnage qui paraît sous mille masques. Elle est tout et n’importe quoi. Toute simplicité, toute complexité ; se dérobant à la vue d’ensemble comme elle nous défie dans le détail ; ressource et obstacle, maîtresse, servante, idole, ennemie et complice… »[16] Caillois, lui, privilégie la beauté de la Nature et voit dans le geste du Chinois qui signe tel rocher l’acte artistique souverain. C’est souhaiter la disparition du sculpteur[17] remplacé par le coup d’œil perspicace du collectionneur de pierres.

        Alors que Valéry distingue dans L’Homme et la coquille, du point de vue de la Genèse d’un être-objet, la formation matérielle et la construction humaine (la thématique du coquillage est d’ailleurs récurrente dans l’œuvre de Valéry), Caillois lit une continuité entre Nature et art et semble prêt à voir dans les hypertélies[18], qui conduisent certaines espèces à leur disparition par excès de développement d’un organe, d’une inadéquation néfaste. C’est avec ironie qu’il se demande si la réflexion indéfiniment autoalimentée ne conduirait pas à amoindrir la résistance de nos défenses… comme chez les mammouths! Mais la férocité cailloisienne pour toute interprétation où intervient une quelconque transcendance divine semble éliminer la finalité. Quoi alors ? Spinoza ( ?).

        Peut-être d’ailleurs, à tenir compte de leur parcours intellectuel, s’estomperaient les différences entre deux penseurs qui commencent à croire à la loi cachée qui régit le cosmos (« Le secret, celui de Léonard (…) comme celui qui possède une fois la plus haute intelligence, est (…) dans les relations qu’ils trouvèrent entre des choses dont nous échappe la loi de continuité »[19] et finissent par se demander si, en deçà de l’échiquier, là où « la similitude s’évanouit »[20], il ne faut pas voir le roncier et, comme le fleuve Alphée, remonter « à la source où cesse même un nom »[21].

        On s’étonnera que nous n’ayons pas encore confronté nos deux penseurs sur le sujet le plus attendu : celui de la poétique. C’est qu’ici les données sont plus connues et qu’entre l’aîné et son acolyte[22] les vues sont identiques. Qu’il y ait eu influence ou rencontre entre des tempéraments semblables, cela est difficile à déterminer et, au fond, importe peu. Après Valéry en qui il reconnaît un maître (et ceux-ci sont rares : Tacite, Montesquieu, Corneille, Saint John Perse, Lautréamont, Saint-Exupéry) Caillois refuse « l’héritage de la Pythie ». Valéry maniait l’injure vis-à-vis de la notion d’inspiration : « conception de sauvages », « de militaires en déroute », opération humiliante, carminative [23]. Caillois récuse dans le travail poétique toute intervention miraculeuse et souligne que le labeur seul produit la grâce. Une active réceptivité, une sensibilité aux aguets, permet aux contraintes de se faire heuristiques. Le carcan des règles prosodiques rend inventif et, loin d’asservir, libère. Rimes et rythmes constituent notre vraie mémoire et berce notre avenir.

        Cette conception que Valéry dira «sportive» de la poésie – il s’agit de «dresser l’animal Langage et de le mener là où il n’a pas coutume d’aller»[24] - avait de quoi irriter et scandaliser les tenants de l’écriture automatique. Elle le fit. Aussi l’art poétique de Caillois et la poïéique valéryenne connurent-ils le même opprobre… ou le même honneur. Les Surréalistes retournèrent comme des gants leurs propositions pour en faire leur bannière de ralliement : les Notes sur la poésie (G.L.M., 1936) de Breton et Eluard renversent les remarques valéryenne de Tel Quel[25]. « L’art poétique », publié par Breton et Schuster dans Bief (juin 1959) prend le contre-pied de l’art poétique de Caillois. Ainsi, pour ne donner qu’un court exemple, à Caillois qui écrivait : « « Je ne me suis pas présenté comme la source produisant par miracle une eau pure, mais comme la terre et l’argile. Je filtrais comme l’un, je rassemblais comme l’autre. Les vers jaillissaient à la fin », Breton répondait : « Je me suis présenté comme la source, produisant naturellement une eau pure. Les vers jaillissaient d’emblée. »

        Pourtant la position valéryenne n’avait rien de provocant : elle admettait que les dieux nous donnent le premier vers, qu’un rythme peut hanter et servir d’impulsion à un poème comme « Le Cimetière Marin »[26]. La critique génétique actuelle découvre derrière la contrainte des rimes (et peut-être à cause d’elle) tout un imaginaire qui défait la syntaxe, se joue des personnages, laisse sourdre les phantasmes obsessionnels. Caillois, en apparence plus intransigeant, ne cessera cependant de voir dans l’image et la métaphore, qui volatilisent le concret et rapatrient l’inconnu, le fruit d’une intuition et le propre de la poésie. Mais, s’il se voulait poète, il ne s’était pas penché sur l’athanor où se fait l’alchimie du verbe.

        Le second trait que nous retiendrons de cette poétique partagée est ce souci de l’exactitude des termes, de leur justesse (Caillois aimait ce vocable) ; selon l’expression de Borges, il prenait des mots un soin philatélique. Même condamnation de la terminologie philosophique, jugée trop approximative, comme si l’abstraction récusait ses modestes origines[27]. D’où précaution d’usage, le nettoyage de la situation verbale par le retour à l’étymologie qui entretient avec le réel d’étranges affinités : l’illustre cette anecdote, racontée par Lucien Fabre où, au cours d’une promenade, s’arrêtant au bord d’un petit ruisseau, Valéry cherche à traduire à la fois le drame physique « de ce ruisseau qui ne s’en tire pas avec ses petits cailloux » : « Le ruisseau, quoi ? caillouteux, pétré ? (il ajoute en riant galetteux ?) » et le drame moral de celui « qui cherche son chemin et se le fraie, déplace, palpe, replace ses infimes silex, suivant quelque convenance profonde, en obéissant rigoureusement aux lois... Voilà notre vraie tâche d’écrivain. » M. Fabre propose « scrupuleux ». Il se redressa, ravi : « Bravo, dit-il, scrupuleux, petit caillou. Le mot existait donc !... »[28] D’où encore la référence au vocabulaire des métiers (langage de la marine ou de la grande vénerie[29]), dont Caillois loue aussi –mais n’est-ce pas là la fascination de tout poète ? – le goût chez Saint John Perse : « vaigrage, hongreur, achaînée, tiqueté, bréhaigne, accore, démascler… On les dirait créés à plaisir par le poète. Il n’en est rien cependant et si on fait quelque effort pour s’en informer, on apprend bientôt que chacun désigne une chose ou une action parfaitement existantes : le revêtement d’une coque, la profession de châtreur de chevaux, la gaine ailée d’une plante, l’aspect de la coque sur une coquille d’œuf, la stérilité d’un animal femelle, la nature d’une certaine sorte de côte dans le vocabulaire des marins, le travail ou le geste d’ouvriers au métier desquels on ne pense pas, comme d’enlever l’écorce utile du chêne-liège »[30]. Les mots ont un sens précis et Caillois avoue ne pas accepter le fameux aphorisme valéryen : « mes vers ont le sens qu’on veut bien leur donner »[31] Il y a là une démission (Caillois serait aujourd’hui d’accord avec Char tel qu’il s’est confié à P. Veyne) ; les mots ont une dénotation, même si la poésie se caractérise essentiellement par l’amplitude de ses connotations. C’est ainsi qu’il faut, me semble-t-il, interpréter cette phrase de Caillois : « Chaque mot doit être un point de départ pour l’âme et non un point d’arrivée pour l’intelligence. »[32]

        Dans un cas comme de l’autre, même attention à une syntaxe qui fait style, ce « point » (comme une dentelle) spécifique à chacun. Pour louer le style de Bossuet, Caillois retrouve les mots valéryens[33] : architecture de temples. A l’inverse, on appréciera, mais davantage sans doute chez Valéry, la saveur de la litote, le sens de l’économie du verbe.

        Conscience similaire des puissances du langage et des effets de la rhétorique. On connaît dans L’Art poétique ce récit qui raconte comment un mendiant voit ses aumônes s’accroître notablement le jour où un inconnu (poète) substitue à la formule « aveugle de naissance », écrite sur une pancarte, cette autre : « Le printemps va venir, je ne le verrai pas. » On connaît moins la phrase qui suit – elle a pourtant une grande force – par laquelle Caillois conclut : « Voilà le début de la rhétorique et, par cet intermédiaire, celui de la littérature et de la poésie même. » La lucidité valéryenne sera-t-elle mise en défaut ? C’est peu probable : « Que me parlez-vous de forêts, de fleurs et de mer ? C’est mon métier d’en faire dans ma chambre. J’en organise avec des mots, la présence, dans votre esprit »[34]. Les termes employés dans les deux dernières citations sont chargés négativement. Il faut y lire une certaine pudeur, une lucidité aussi – à l’heure des bilans.

        Pour conclure, quelques textes à méditer que j’éjecte de cette parenthèse dont parle Caillois, car ils sont des textes-vie. Ils disent tous en apparence un désaveu du langage, non en faveur d’une quelconque mystique mais pour un langage autre, au plus proche de la vibration singulière du sensible, de cette langue des choses muettes dont Lord Chandos dans sa Lettre – l’un des textes les plus bouleversants de toute la littérature universelle – dit que nous aurons à nous justifier devant un juge inconnu. Caillois fait grand cas de ce texte, auquel il consacre quelques dizaines de pages dans Le Fleuve Alphée qui s’inscrit, je pense, dans son haut lignage. A côté de ces deux textes, les dernières lignes de Tristes Tropiques ((hors des règles d’usage de l’institution, il n’est pas indifférent que ce soit Caillois qui accueille Lévi-Strauss à l’Académie Française) : elles nous rappellent de nous « déprendre » : « dans la contemplation d’un minéral plus beau que toutes nos œuvres ; dans le parfum, plus savant que nos livres, respiré au creux d’un lis ; ou dans un clin d’œil alourdi de patience, de sérénité et de pardon réciproque qu’une entente involontaire permet parfois d’échanger avec un chat. » Et, enfin, pour pouvoir se taire, ces quelques mots que Valéry met dans la bouche du pâtre Tityre et qui n’aurait pas déplu à l’auteur du Fleuve Alphée : « Il n’est point de pensée qui, poursuivie jusqu’au plus près de l’âme, ne nous conduisent sur les bords privés de mots, ces bords muets, où subsistent seules la pitié, la tendresse et la sorte d’amertume, que nous inspire ce mélange d’éternel, de fortuit, et d’éphémère, notre sort. »

 

 

Régine Pietra
Professeure honoraire de philosophie
Université Pierre Mendès France Grenoble

 

Ce texte a été publié dans la revue Les Cahiers de Chronos, "Roger Caillois", éditions de la Différence, 2ème trimestre1991

 


[1] Valéry, Œuvres, Gallimard, (La pléiade), t. I, p. 1438.

[2].Voir successivement Cahiers, (éd. du CNRS), XII, 552 ; OE, II, 245 ; OE, I, 1478.

[3] OE, I, 1554.

[4] Dans la récente édition intégrale des Cahiers 1894-1914, Gallimard, voir t. I, 1987, p. 68, 83, 417.

[5] L’Incertitude…, p. 55-56 : Valéry, OE, II, 655, 728.

[6] Voir « Analyse et commentaire d’un exemple d’association libre d’idées », in Recherches philosophiques IV, 1934-1935, p. 21 sq.

[7] Voir Cahiers : anthologie de la Pléiade, Gallimard, 1973, t. I, p 323 à 381.

[8] La Nouvelle Revue Française, 1979, N° 320, p. 137.

[9] Livres de France, avril 1963, p.13. Repris dans cet ouvrage, pp. 157-159.

[10] « J’ai la sensation que ma vie est achevée (…) Je connais my heart. Il triomphe. Plus fort que tout (…) « Cœur » - c’est mal nommé. Je voudrais au moins trouver le nom de ce terrible résonateur. » (CNRS, Cahiers, XXIX, 908).

[11] « Sur l’art de Saint John Perse », Fontaine N°41, avril 1945, p. 81.

[12] Mesures, avril, 1938, p. 8-9.

[13] « Il repousse de parti pris, écrit Caillois à propos de Valéry, tout ce qui l’écarte ou le distrait de sa fidélité. Peut-être la suprême sagesse réside-t-elle en ce loyalisme obstiné. Cette sagesse n’en apparaît pas moins une sorte de désistement devant le risque, le défi et l’opulence proposée. Au lieu de conquérir, elle abdique. » in les Cahiers de la Pléiade, été-automne 1950, p. 99.

[14] OE, II, 688.

[15] Cahiers, XXVI, 440.

[16] « Autour de Corot », OE, II, 1311.

[17] « Petite confidence scandaleuse » in Livres de France, op. cit ., p. 11.

[18] Le Champ des signes, p. 77.

[19] Introduction…OE, 1160.

[20] L’Idée fixe, OE, II, 218.

[21] « Le rameur, OE, I, 153.

[22] La Nouvelle Revue Française, 1979, p. 138.

[23] Voir successivement Cahiers, VIII, 275 ; OE, II, 681 ; C, XXIX, 401.

[24] OE, II, 1530.

[25] Valéry écrit : « La poésie est l’essai de représenter, ou de restituer, par les moyens du langage articulé, ces choses ou cette chose, que tentent obstinément d’exprimer les cris, les larmes, les caresses, les baisers, les soupirs, etc. » Breton écrit : « La poésie est l’essai de représenter, ou de restituer, par des cris, des larmes, des caresses, des baisers, des soupirs (…) ces choses ou cette chose que tend obscurément d’exprimer le langage articulé. »

[26] OE, I, 1503.

[27] OE, I, 1094.

[28] Cité d’après P. Guiraud, Langage et versification d’après l’œuvre de P. Valéry, Klincksieck, 1953, p. 182.

[29] OE, II, 1227.

[30] « Sur l’art de Saint-John Perse », Fontaine,avril 1945, n° 41.

[31] A ce sujet, Caillois précise à Émilie Noulet, le 1/02/46 : « Je crois que Valéry a exagéré mais il n’est pas indifférent qu’il ait dit cela. » Je dois à la bienveillance de Monique Kuntz de m’avoir communiqué ce document (Fonds Caillois, Bibliothèque de Vichy), ainsi que deux autres lettres adressées à E. Noulet : l’une du 22/1/59 où il oppose Mallarmé (que Caillois n’aimait pas) à Valéry, l’autre du 14/10/73 où Caillois met en doute l’importance de l’événement de 1892, suspectant Valéry d’avoir voulu rétrospectivement avoir sa « nuit » comme les grands créateurs.

[32] Cité pat Huyghe dans son Discours de réception de R. Caillois à l’Académie Française.

[33] « Bossuet et Pascal » Fontaine, déc. 1945, n° 47, p. 49.

[34] Cahiers, XXI, 379.