Étude génétique des dossiers concernant le rêve et le sommeil

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Par : 
Regine Pietra

Après avoir traité du problème de l’attention et de celui du temps, il nous a semblé pertinent, toujours dans la perspective qui est la nôtre, - à savoir celle d’une étude génétique des documents valéryens qui appartiennent approximativement aux années 1906-1911, - d’aborder les thématiques qui gravitent autour du rêve et du sommeil. Cet ensemble nous a paru d’autant plus intéressant que, sur ce sujet, Valéry faisait paraître, en 1909, quelques pages intitulées « Études »[1], unique texte dans ces longues années où Valéry s’est abstenu de toute publication. Comment expliquer cette rupture du silence où Valéry s’était confiné pour des raisons multiples – silence infiniment productif, comme on le sait et comme en témoignent les notes des Cahiers et les nombreux feuillets manuscrits et dactylographiés dont nous allons parler ?
Nous sommes ici voués aux conjectures. Dans le numéro précédent de La Nouvelle Revue française, Rivière avait donné un article intitulé « Métaphysique du rêve ». Valéry, qui depuis longtemps travaillait ce thème, a-t-il voulu opposer à la métaphysique assez nébuleuse de Rivière une approche plus analytique, plus psychologique ? A-t-il voulu, comme il le fera plus tard pour  La Jeune Parque, répondre à la sollicitation de Gide[2] ? Quoiqu’il en soit, ce texte publié, qui ne comporte que des idées depuis longtemps méditées et même formulées, finalise en quelque sorte notre corpus, qui comprend donc :
* le texte du tome I des Œuvres (Gallimard, Pléiade), p. 931 à 936.
* le dossier des copies manuscrites (BnF, volume V et VI, soit N.a.fr. 19469 et 19470, = dossiers « Rêve-sommeil » et « Mémoire et Temps »).
* les copies dactylographiées : (BnF, volume III, soit N.a.fr. 19475).
* les Cahiers (fac-similé du CNRS), C, III et C, IV (ce volume IV comprenant, p. 491 à 585, le cahier intitulé « Somnia », datant de avril-mai-juin 1911).
Comme cela a été dit pour les autres thématiques étudiées, il nous est impossible de savoir si la rédaction première est celle des Cahiers ou des copies manuscrites ; les dactylographies sont, comme il se doit, secondes[3].

Quelques remarques préalables qui servent en quelque sorte d’horizon à notre réflexion :
1) Si le problème du rêve et de l’éveil n’est pas nouveau et s’il continue à occuper la pensée valéryenne bien au-delà des années qui nous concernent (en 1915, Valéry écrira à Coste qu’il a passé des années à épurer ses idées sur le rêve et, en 1936, il note dans les Cahiers qu’il y a des siècles qu’il s’occupe du rêve) il semble qu’entre 1908 et 1911 il ait constitué l’un des axes de sa réflexion. Et, comme toujours lorsque la méditation valéryenne s’approfondit, on assiste à la répétition (car les reformulations sont rares ou de détails) – recopiages, redites, réinsertions de fragments dans un autre tout – des mêmes remarques à travers les trois éléments de notre corpus (Cahiers, feuilles volantes manuscrites, dactylographies).
2) Si on laisse de côté le contenu des remarques qui sera examiné plus loin, il semble que l’intérêt essentiel du point de vue génétique de cette confrontation entre ces modulations de la même thématique sur des supports divers réside dans l’exercice mental qu’elle procurait à Valéry. Il acquérait ainsi totale maîtrise sur ses idées, sens des nuances les plus fines, susceptibles de se fondre dans des moyens d’expression diversifiés, comme le dit magnifiquement la page 612 du fac-similé VI des Cahiers : « Ô mes étranges personnages ». En d’autres termes, bien des passages de La Jeune Parque – nous tenterons de l’indiquer plus loin – nous semblent déjà présents dans les remarques sur le rêve, le sommeil, l’éveil, etc.
3) Des rapprochements possibles concernant la conception valéryenne du rêve sont à opérer avec Bergson d’une part, Freud d’autre part, dont Valéry est à la fois très loin et très proche. Mais il ne saurait s’agir, dans les deux cas, que d’analogies. Die Traumdeutung ne sera traduite qu’en 1926 et, dans les années qui suivront, Valéry dira sa franche opposition au freudisme[4].
Si nous avions maintenant à préciser dans ses grandes lignes la spécificité de la génétique à l’œuvre dans ce texte, nous dirions qu’il s’agit :
* d’une part, d’une macrogénétique (au sens où elle s’opposerait à la microgénétique que nous avions pratiquée dans l’étude d’un nombre très restreint de pages[5]), puisque nous sommes ici en présence de centaines et de centaines de pages. La génétique serait davantage une génétique feuilletée, circulant entre les feuillets plutôt que sur la page. Il ne serait pas question des états successifs d’un même texte en élaboration mais, si l’on accepte ces comparaisons un peu outrées, de jeux de cartes que l’on apparierait ou encore d’une liaison rhizomatique entre les textes[6].
* d’autre part, de la génétique non d’une écriture  mais d’une pensée. Le travail de genèse est celui de la pensée exerçant la pensée, une sorte de réactivation incessante d’images, d’idées, une pensée se faisant les muscles (ainsi Valéry parle-t-il de l’attention comme de la musculature de l’esprit).
Avant d’en venir à l’analyse des idées développées dans les différents moments du texte, rappelons :
* que, d’une façon générale, c’est moins le rêve et le sommeil qui intéressent Valéry que la veille et les états intermédiaires d’endormissement et d’éveil ; en d’autres termes, la conscience, ses états et … le fait que l’on puisse la perdre.
* que, du point de vue formel, nous échappe le pourquoi de la sélection de ces fragments plutôt que d’autres, ni spécialement remarquables par leur qualité littéraire.
* que nous échappe également leur ordonnancement. Le texte n’est pas finalisé ; il s’agit de fragments d’une réflexion générale qui pourraient être facilement intervertis. Ils ont, en outre, leur autonomie : on pense à Mélange, Analecta ou à Rhumbs.
Nous séparerons le texte [OE, I, 931], que nous suivons de près, en huit parties (séparées par des étoiles dans l’article de La Nouvelle Revue), tantôt d’un seul §, tantôt de plusieurs. J’en rappelle les idées :
1) Les 5 premiers § jusqu’à « un certain point »situent le rêve par rapport au monde :
a) de l’action, de l’agir, du vouloir. Dans le rêve l’action est déconnectée : « dans le rêve, tout est rêvé » (C, XXII, 822 ; C2, 185), c’est-à-dire qu’il n’y a aucun lien de cause à conséquence, aucune correction possible, aucun complément. La veille a, au contraire, pour critère la correspondance entre conception et exécution. C’est dire que c’est le monde du choix : « c’est le distinguo qui veille » ; et tout choix se fait par prélèvement sur un environnement : « Quoi m’empêche d’être au Spitzberg si on me touche avec de la glace ? C’est le contexte » (CV, 77 = C2, 11).
b) de la connaissance : le monde du rêve est un monde absurde, hétérogène, où les images se suivent linéairement, sans recul : « le rêve gobe tout ». En un certain sens – et cette idée est intéressante – notre pensée littéralement est absurde, semblable en cela à celle du rêve, et c’est le réel qui lui donne consistance.
En d’autres termes, avec le sommeil, nous sommes dans un monde sans obstacles et sans recul, sans doutes, sans ruptures, sans butée : un monde de surfusion qui ignore le dédoublement caractéristique de la veille.
Génétiquement ces cinq premiers§ sont faits de phrases empruntées aux Cahiers et aux feuillets manuscrits. A part la dernière phrase du § 2et celle du § 5 (que nous n’avons pas retrouvées expressément, mais notre lecture est peut-être lacunaire) ce qui est écrit là est issu de : CVIII, 147-148 ; f°ms, V, 147, 149, 121 ; CVIII, 378 ; f°ms., V, 235, 213.
2) Les deux paragraphes suivants (« Dans le rêve » jusqu’à « comme on se heurte ») développent l’idée selon laquelle la veille est un monde de possibles, de dimensions multiples, hiérarchisé, ouvert, amendable, modifiable, alors que le rêve est un monde fermé, fixé, telle l’attention. Dans la veille il y a indépendance des fonctions. Le monde de la veille est un monde de signes (indices), dans lequel on peut faire des raccourcis, parler au conditionnel, faire des hypothèses. Le monde du rêve est celui de l’automatisme, du linéaire, du proche en proche, du fluide : tout coule, rien ne s’édifie, ou  encore le rêveur est la lettre et non l’esprit. Le monde du rêve est un monde sans vide ; il « intègre. Ce qui dort est la négation » (C, XX, 95). Ainsi le rêveur est « incapable de répondre : non à ce qui vient. » Freud développera des idées semblables[7] [pour l’élaboration du texte, voir dactylographies, volume III, ff. 75 et 80].
3) Les deux fragments suivants (Depuis «  Oublier insensiblement » jusqu’à « si l’on peut » et de « j’oublie que je dois sortir ce soir » jusqu’à « avec trop de précision ») traitent de l’oubli. Etrangement, dans cet ensemble consacré au rêve. Est-ce l’intervention de Gide qui s’est laissé séduire – surtout dans le second fragment- par une part plus importante accordée à la subjectivité, à la confidence ? Quoi qu’il en soit, la rédaction première de ces passages – ce qui en montre le caractère à part – ne figure pas dans les feuilles volantes du dossier «  Rêve- Sommeil » - mais dans le volume VI des feuilles volantes consacrées à la « Mémoire ». Incongruité relative cependant à en croire le CVII, 213 où il est dit : « s’endormir, c’est oublier ».[8] Ici, plus subtilement, il nous est signifié – et nous avons là une réflexion d’une grande pertinence :
* que l’on peut oublier le monde en le pensant : ce serait passer de la perception de la veille adaptée à son environnement au pseudo-sommeil d’une pensée déconnectée de tout ancrage réaliste. En d’autres termes : l’idéalisme ou le sommeil de la pensée.
*que l’on peut, en fixant l’oubli, le voir se dédoubler, et peut-être même disparaître, … en retrouvant. En opposant « à toute défaillance mentale son étude par la conscience », on pourrait la supprimer, à l’instar de la douleur qui pâlit lorsqu’on la regarde en face.
Le paragraphe suivant analyse l’acte manqué en montrant que ce manque n’est pas vide, que l’oubli de ma sortie de ce soir n’est au fond qu’un épiphénomène dans un réseau de relations, dans une organisation du prévisible plus lointainement inscrite que cet oubli partiel. Tout se passe comme si notre espace mental était un faisceau de liaisons étroitement imbriquées au point qu’une défaillance ponctuelle dans le circuit est compensée par la prise en compte de l’installation générale.
Appartenant à un autre dossier, une chemise d’une autre couleur ( !), ces passages sont extraits conjointement ( ?) des feuilles volantes [ff ms, VI, 137, 139, 132] et des Cahiers (CVIII, 276).
4) De « Je vais m’endormir » à « d’un objet quelconque y compris » : étude du passage de la veille au sommeil et du sommeil au réveil.
L’image du fil est fréquente chez Valéry pour dire ce lien veille-sommeil et vice-versa. On le trouve dans La Jeune Parque (voir plus loin), on le trouve dans les Cahiers « Penser ? Penser ! c’est perdre le fil » (OE, II, 579), on le retrouvera dans les cours au Collège de France[9].
Pointons aussi dans ce passage la similitude avec Freud parlant  de « représentations-buts » là où Valéry écrit : « Pas de buts, mais le sentiment d’un but »[10].
Soulignons enfin le rôle du corps, de « mon » corps » qui sert de référence constante, parce que c’est lui qui inégalise toutes les représentations. [voir f° ms, V, 236].
5) De « L’esprit du rêveur » jusqu’à « l’effort même » : cinq § qui soulignent l’importance du sol, sorte de point d’appui au réel. Le réel c’est le monde où s’exercent des forces, où l’effort a lieu (On pensera à Maine de Biran). D’où l’opposition entre un monde fluide, où tout glisse (Lyotard étudiant le phénomène de déplacement chez Freud prend l’exemple de l’affiche publicitaire du film de Frédéric Rossif Révolution d’octobre dont les lettres sont déformées tel un drapeau agité par le vent, bousculant ainsi les signifiants[11]) [Ici, les différents § du texte sont empruntés successivement aux feuillets manuscrits V, 132, 209, 132].
 6) De « Je m’éveille d’un rêve » jusqu’à « passé non ordonné ». L’image du cordage que l’on serrait en rêve (f°ms, V, 235) revient souvent (cf. OE, II, 854), de même que l’idée de la rémanence des sensations au réveil (C, IV, 584). Ces sensations, gênes physiques ou physiologiques, Freud ne les mésestimait pas : il accordait qu’elles pouvaient être à l’origine du rêve ; elles n’expliquaient pas pour autant le pourquoi des images.
7) Les trois derniers § du texte empruntent leur matériau à C, IV, 525 ainsi qu’à f°ms, 164, 163. Le caractère de non finito du rêve qui, s’il peut être précis, ne peut jamais être précisé (C, IV, 578). Valéry dira de même que le rêve n’a pas de commencement. On ne sait jamais le commencement d’un rêve.
Et de conclure que, dans le rêve, de l’être au connaître la conséquence n’est pas bonne, comme diraient les philosophes. Le rêve n’est qu’un mirage de la connaissance.

On se méprendrait en considérant ces quelques pages comme une sorte de résumé des idées de Valéry sur le rêve. Bien des éléments de la « théorie » valéryenne sont absents :
* la distinction entre le formel et le significatif et la conception valéryenne selon laquelle le rêve est du formel qui se donne pour du significatif (le significatif étant la caractéristique de la veille et consistant dans la possibilité de suites indépendantes)[12].
* l’idée, développée ailleurs, que nous ne connaissons notre rêve que déformé par le récit que nous en faisons et qui établit une cohérence là où elle fait défaut.
* la ressemblance du monde du rêve et du monde physique, celui de la Nature naturante, de la vie : « Dans le rêve on dirait que ce qui pense pense comme la Nature se transforme, de proche en proche » (CVII, 180) comme « une algue qui se propage »[13].

En revanche sont nettement présents, nous l’avons dit, deux points de vue intéressants :
* la proximité du rêve et de la pensée. L’idée que l’idéalisme est au fond le régime normal de la pensée, que la pensée est schizophrénique, que « le penseur est un rêveur » ou encore : « Rêver c’est connaître le vrai qui est un non-sens, hasard, absurde en soi ».
*
ce que Valéry appelle son pragmatisme (au sens large de ce terme) : c’est le réel qui donne du poids à la pensée qui, sans cela, est nulle. L’esprit est comme amarré par le corps et le monde (« C.E.M. »).
Tentons un parallèle entre des éléments de notre corpus et certains vers de La Jeune Parque. Ce rapprochement ne se veut pas systématique, mais seulement indicatif. La conclusion que nous en tirons serait à élaborer avec plus de minutie. Mais elle nous semble déjà hautement significative.

          Feuilles volantes et Cahiers                                                                                  La jeune Parque

Le rêve est en deçà de la volonté et seuil                                                     La porte basse c’est une bague
du sommeil. Toutes les facilités, tous les                                                     … où la gaze/ Passe… (vers 460 sq.)
empêchements sont changés de place : les                                                                                                               
portes sont murées, et les murs sont de gaze

(f°ms, 147)[14]


La douleur même pâlit, pour un instant,                                                     Moi, je veille. Je sors pâle  et
                                                                                                              prodigieuse
quand on la regarde en face (f°m, 139)                                                       […]
                                                                                                              D’une absence aux contours de mortelle (90)


                                                                                                              Ce fil dont la finesse aveuglément suivie
Je m’endors mais pas encore un fil me                                                      Jusque sur cette rive a ramené ta vie
retient encore à la veille (f°ms, 236)                                                             (417-18)


Si ma jambe est endormie je ne réponds
plus à la pression qu’elle subit entre mon                                                    
                                                                                                                Terre trouble et mêlée à l’algue, porte-moi
                                                                                                                 […]
                                                                                                                 Dureté précieuse… Ô sentiment du sol,
                                                                                                                 Mon pas fondait sur toit l’assurance sacrée !
poids et la terre […] je crois que la terre                                                        (v. 304, 307)
s’enfonce (f° ms, 209 ; C, V, 501)


Je m’éveille d’un rêve et l’objet que je                                                          Ou si le mal me suit d’un songe refermé ;
serrais […]                                                                                                 (v. 28)
le même oiseau marche jusqu’au bord                                                         Comme l’oiseau se pose, il fallut m’assoupir
du toit (f° ms, 235).                                                                                      (v. 444)


Déformation continue des images du                                                            Quelle conque a redit le nom que j’ai perdu ?
rêve. On peut lui comparer les changements                                                 (v. 444)
continus qui se font nécessairement
dans un  son tenu par la voix ou l’effet                                                       
d’un mot répété indéfiniment.                                                                       Entre des mots sans fin sans moi, balbutiés
                                                                                                                  (v. 456)
La voix du rêveur est étrange, éloignée,                                                        Viens plus bas, parle bas (v. 460)
émoussée (C, IV 571 ; f°ms, 105)


Endormement, Descente. Modulation                                                         Mon front touche à ce consentement
                                                                                                               Je me remets entière au bonheur  de descendre
Entrée en jeu de la pesanteur.                                                                    Ouverte aux noirs témoins, les bras suppliciés
appesantissement. Abandon de la tête                                                        (v. 453)
(f° ms, 232)

Il faut que le centre abandonne la périphérie                                                Une profonde enfant […]
que la bouche, la langue s’endorment, soient                                               […] redemande au loin ses mains
abandonnées au loin (f°ms, 102)                                                                  abandonnées
                                                                                                                (v. 447)

CONCLUSION

Ces exemples montrent comment tout le travail de réflexion, de mise au point conceptuelle, fait par Valéry dans ses Cahiers et dans les dossiers de feuilles volantes, en l’absence complète de toute volonté poétique, et même – toutes choses égales par ailleurs, car Valéry reste Valéry – de toute écriture littéraire, prépare, comme en sourdine et sans que Valéry lui-même le sache, ce que sera La Jeune Parque. Le parallèle tracé ici, pour ce qui concerne le rêve et le sommeil, est suffisamment éloquent pour qu’il soit inutile de le développer ; il serait également valable pour toutes les autres opérations : souvenir, mémoire, attention, surprise, attente, etc. Ce qui nous semble intéressant et nouveau pour une approche génétique c’est de constater, non pas qu’un texte se travaille à partir de brouillons multiples ou d’éléments divers qui entreraient en combinaison, non pas que les tergiversations et ruminations de la pensée trouvent leurs échos dans les textes en gestation – tout cela est su et expérimenté, - mais que des exercices mentaux, des formulations abstraites peuvent recevoir leurs retombées exemplairement adéquates dans un langage poétique qui, en quelque sorte, les attendait. Ne nous méprenons pas : il ne s’agit pas de dire que Valéry serait passé d’une expression philosophique, d’une prose abstraite, à un autre registre, celui du langage poétique ; mais que, pour avoir approfondi les mécanismes psychologiques les plus subtils dans tous leurs méandres, il devenait capable d’en rendre compte dans la seule langue qui en dit toute la polyvalence, celle de la poésie, appréhendée, en outre, dans ses contraintes les plus rigoureuses, celles de la versification rimée.

                                                                                                              Régine Pietra
Professeure de philosophie honoraire
Université Pierre Mendès France Grenoble

Article publié dans « études Valéryennes » : Le laboratoire génétique, « feuilles volantes » et Cahiers, 33ème année – janvier 2005, BEV 98/99, éd. L’Harmattan.

 

[1] Voir La Nouvelle Revue française, 1er décembre 1909, pp. 354-361. Ce texte n’est guère différent de celui auquel nous nous référons dans l’édition des Œuvres intitulé « Etudes et fragments sur le rêve » Ce texte sera repris en 1926 dans Variété publié chez Claude Aveline. Au printemps 1949, les Cahiers de la Pléiade publient « Notes sur le rêve », extraits d’un Cahier de 1911 intitulé « Somnia ».

[2] Dans une lettre à sa femme, Valéry parle de ses « lambeaux qui vont paraître par les soins de Gide et de Drouin [qui] ont arrangé de leur mieux ces notes prises au hasard parmi mon paquet » (OE, I, 34). L’édition Aveline de J. Monod précise que Gide les avait choisies dans un amas de notes sur le rêve. Voir également Cahiers Paul Valéry 3, « Questions du rêve », Paris, Gallimard, 1979, p. 11.

[3] Rappelons qu’à Lebey, Valéry écrit en juin 1907 : « Je t’écris sur un trop moderne papier de dactylographe, sentant la paresse d’aller prendre un autre, tandis que ces feuillets sont sous mon bras, immédiats, attendant comme cochons à l’abattoir le coup de plume qui, un à un, les immole à mainte sottise. Ils sont là pour recevoir chacun un morceau copié dans mes registres de notes. Et je les distribue ensuite entre une dizaine de chemises rouges ou jaunes […] dont l’une s’appelle au crayon « Mémoire », l’autre « Attention », l’autre « Rêves », etc. » (Lettres à quelques-uns, p. 83).

[4] Pour le dire brièvement, si Valéry pense comme Freud que le rêve est désir « Fête des fous et des esclaves. Récompense de la soumission à tout le jour » (C, IV, 532), que son écriture est hiéroglyphique, à déchiffrer tel un rébus ou une charade (f°ms, V, 146), il refuse l’idée de l’inconscient et d’un contenu latent caché sous le manifeste. Il répugne, par ailleurs, à l’importance accordée par Freud à la sexualité, à ce passé lointain où l’enfant composait, dès le sein de sa mère, des rébus obscènes (voir OE, II, 1506). Tout cela a déjà été étudié ; voir entre autres : Nicole Celeyrette-Pietri « Autre chose que du « Freud », Cahiers Paul Valéry 3, p. 187 sq. ; Régine Pietra, Valéry, Directions spatiales et parcours verbal, Paris, Minard – Lettres modernes, 1981, pp. 83-103.

[5] Voir, par exemple, Pas, Critique génétique. Cahier n°1, Paris, L’Harmattan, 1991.

[6] Au sens où en parlent Deleuze et Guattari : «La racine principale a avorté, ou se détruit vers son extrémité ; vient se greffer sur elle une multiplicité immédiate et quelconque de racines secondaires qui prennent un grand développement. » (Rhizome, Minuit, 1976, pp. 14-15).

[7] « Le rêve paraît ignorer le « non ». (L’interprétation des rêves, PUF, 1967, p. 274).

[8] « Ce fut l’heure, peut-être, où la devineresse // S’use et se désintéresse » dira La Jeune Parque (v. 445) : on pense au « dormir, c’est se désintéresser » de Bergson.

[9] Voir 10ème leçon, dans Recherches Poïétiques n°5, hiver 1996-97, p. 19.

[10] Analogies avec ce que Freud appelait, dans le dernier chapitre de L‘interprétation des rêves, les « représentations-buts ».

[11] Discours, Figure, Paris, Klincksieck, 1974, p. 247.

[12] « Rappel. Dans le rêve tout est formel et est perçu comme significatif. Le significatif est cette propriété essentielle de confondre l’idée avec la chose, de suivre les idées comme choses, et gardant leur indépendance de choses, malgré leurs suites et leurs mélanges d’idées […]. Mais pendant la veille le significatif est sensiblement tempéré par le formel… On sent (plus ou moins) le contraste entre les choses que les idées représentent et les lois propres d’arrivée, de suppression, de conservation, de répétition, de combinaisons des idées et leurs lois aussi d’action physiologiques » (C, IV, 531).

[13] Dans C, XVIII, 73, Valéry parle du rêve comme nous renseignant sur les méthodes de la vie. Avec Freud, Valéry admet donc que le rêve plonge ses racines dans un fond archaïque peuplé de figures tératologiques qu’Ananké met au service de notre histoire individuelle.

[14] On pourrait retrouver là les trois procédés mis en évidence par Freud dans le discours de l’inconscient :

* la condensation : « il y a des noms connus sur des personnes inconnues » ;

* le déplacement : « tous les empêchements sont changés de places » ;

* la figuration : ignorance dans la logique du rêve de l’alternative ou de la négation (voir note 8). « Nier A, c’est montrer A derrière une grille » dira Valéry (OE, II, 789).