« L’IDÉE FIXE » OU LE MAL DE TESTE « Si l’on se taisait, ce qui parle à présent dans l’air, parlerait dans …l’homme… Dirait, peut-être, d’autres choses…»

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Par : 
Regine Pietra

 « L’IDÉE FIXE » OU LE MAL DE TESTE[1] « Si l’on se taisait, ce qui parle à présent dans l’air, parlerait dans …l’homme… Dirait, peut-être, d’autres choses…[2] »

I. PROLOGUE : « UN HOMME SEUL EST TOUJOURS EN MAUVAISE COMPAGNIE[3] »
Dans l’avertissement à la deuxième édition de L’Idée fixe, Valéry fait remarquer que les idées émises par les deux interlocuteurs n’ont aucune importance ; seul, compte l’échange lui-même. On reconnaît bien là une conviction chère à Valéry : insignifiance du fond ; privilège de la forme. Ce qui vaut pour l’écriture maîtrisée et le travail poétique, ce qui se vérifie dans l’expression spontanée de soi-même[4] est également révélateur dans la conversation. Seul importe, ici encore, ce qui figure, le tracé dessiné par les mots lancés comme autant de pièces d’un jeu[5]. Il s’agit de profiler l’essence de la conversation, de représenter en filigrane un dialogue, d’écrire l’équation d’un échange verbal : A parle de x, B de y, mais x est semblable à y, ou son contraire : le même et l’autre.

        La figure que dessine ce langage est celle du cercle : « Nos propos font des ronds à la surface de nos ennuis[6]. » Conversations de salons ou de cafés[7] ; on tire un fil de l’écheveau ; tout vient ; tout revient : « Où en étions-nous ? – partout et nulle part. » Le centre se propage par ondes concentriques, reculant indéfiniment la circonférence. Être « un de ces sujets qu’on ne sait par quel bout prendre »[8], cela caractérise Edmond T., mais aussi CE qui se dit. Les paroles proférées sont quasi indépendantes de celui qui les énonce ; simplement empruntées[9], pour les besoins de la cause. A et B ne sont que les deux faces d’une même personnalité, l’envers et l’endroit d’une même étoffe facilement réversible. La psychologie des facultés a déjà été congédiée par la science du langage.

        Puisque le sujet du dialogue est l’échange, il est normal que les autres sujets disparaissent, s’estompent. Ces « deux hommes à la mer » - c’est le sous-titre du dialogue – sont penchés sur le même miroir (celui de Narcisse) qui brouille leurs images, jusqu’à les confondre. La description que le docteur fait du visage d’Edmond T. s’accorderait aussi bien avec le sien : « visage nerveux, ravagé,… où il y a du jeune et du vieux étrangement composés… faciès très accidenté … et l’œil, tantôt plus présent, tantôt plus absent qu’il ne faut… »[10]. Ne sont-ils pas tous les deux atteints de maux, qui, pour n’avoir pas les mêmes causes, se ressemblent étrangement ? Même sensibilité à la fatigue qui, loin d’abattre, excite[11]. Même incapacité à se reposer : le dialogue s’ouvre sur l’aveu du docteur qui supporte mal des vacances vouées à l’inactivité, et se ferme quasiment par ces répliques : « Est-ce que vous dormez ? – pas depuis vingt jours. » Les deux interlocuteurs témoignent d’une intense activité mentale : profusion des idées[12], retour au même « point noir »[13] ; on arrive mal à distinguer la passion intellectuelle du docteur qui agit comme une drogue, de ce rien qui, en Edmond T. « fait sonner toute une musique de réactions et d’idées »[14]. Malade, au début du dialogue, le docteur retrouve sa fonction de soignant à la fin, où c’est au tour d’ Edmond T. de jouer le rôle du patient. Ruminant sans cesse idées et hypothèses, le docteur parlera de son « épine mentale »[15] quand Edmond T. évoquera ses « pensers… urticants »[16].

        Dans un cas comme dans l’autre, la fonction atteinte est … le rapport au temps. Certes, « tout le monde a mal à son temps », mais on peut en être plus ou moins conscient. Le docteur semble avoir, à l’égard du temps, une sorte de boulimie qui l’entraîne à multiplier les activités (il pêche, peint, écrit, fait de la politique…). Edmond T. le voudrait abolir ou plutôt parvenir à cette maîtrise ascétique de l’intellect qui le libèrerait de toute imagination et de tout souvenir[17]. Ici comme là, donc, même refus du temps. On sait les conséquences d’une telle négation. Napoléon en est « le modèle…L’homme qui a perdu le Temps – Faute de savoir perdre le sien »[18].

        On pourra objecter que l’assimilation entre les deux interlocuteurs se heurte, au moins, à la différence de leur situation : d’un côté un médecin praticien et qui revendique en cela sa seule spécialité,[19] de l’autre un écrivain[20]. Les points communs cependant l’emportent sur les différences. Si Edmond T. est écrivain, s’il aime cet effort vers l’expression, qui consiste à « résoudre une nébuleuse »[21], il considère ses produits comme des enfants mort-nés. Ce qui l’excite, c’est moins l’œuvre réalisée que la recherche, et ses intérêts pour la biologie sont quelquefois bien supérieurs à ceux des biologistes eux-mêmes. Quant au docteur, s’il se refuse à entreprendre la tâche immense que serait une « Histoire de la Thérapeutique », il a néanmoins pensé à faire du cas Edmond T. une observation, un compte rendu[22]. D’ailleurs l’écriture, au dire d’Edmond T. est « dans son implexe »[23].

        « C’est une pièce … implexe parce qu’elle a la reconnaissance avec la péripétie. » (Voltaire)

        Semblables dans leurs aspects, dans leurs malheurs, dans leurs envies, ces hommes qui conversent se sont comme neutralisés pour pouvoir mieux s’échanger. Ils n’attirent pas le regard, n’accaparent pas l’attention. En eux le langage parle, choisissant, comme par hasard, celui qui va le proférer. Leurs idées mêmes ne leur appartiennent pas. Ils défendent les mêmes théories, partagent les mêmes convictions. C’est dire qu’il n’y a là qu’une fiction de dialogue, une sorte de monologue où l’autre ne fait qu’assentir à ce que dit l’un. Par certains de ces aspects, L’Idée fixe, fait songer à ces dialogues platoniciens où l’interlocuteur de Socrate se borne à répéter, approuver, opiner[24]. Le dialogue se donne d’ailleurs lui-même comme un jeu : il n’a pas d’autre finalité que lui-même. Finalité sans fin. La conscience est son propre objet. C’est pourquoi on s’amuse à tricher[25], on se complaît à chicaner[26], on blague[27].

        « Au commencement était la Blague[28] »

        Que la forme, la figure du dialogue soit celle de l’échange, nous ne pouvons le savoir vraiment, que parce que cette surface se réfléchit ; elle ne se révèle comme telle que dans une troisième dimension. L’Idée fixe est bien un ballet de propos mais c’est aussi une réflexion sur l’échange même, une sorte de dédoublement de cet échange, de mise à distance de l’échange. Un peu comme si, aujourd’hui, on faisait repasser la bande magnétique qu’on a subrepticement enregistrée[29]. Parole en miroir. Écholalie. Non seulement A répète B mais A’ se réentend conversant avec B et B’ se réentend conversant avec A. De ce jeu de miroir on rit, mais le rire bientôt devient jaune. On entend des voix : « […] la confusion mentale … est normale quand on est plusieurs » « - La divagation pure se déclare. – C’est ce qu’on appelle causer […][30]. »

        Disons donc que si la forme du dialogue est celle de l’échange réduit à son schéma, le fond du dialogue consiste à prendre cette forme comme objet de réflexion. Au sein même de notre texte, dont l’informe n’est qu’apparent, bien que déclaré[31], il nous faut trouver le fond qui justifie la forme c’est-à-dire une théorie de la forme. Trois aspects de cette réflexion sur la forme nous ont retenus : répéter, imiter, simuler.

        « L’esprit … ne peut absolument pas se répéter. Ce qui se répète en lui… est comme sa matière[32]»

        Valéry n’a pas exclu la répétition de la structure de la conversation. Constatation triviale : l’imprégnation[33] des esprits l’un par l’autre ; comme si chacun retrouvait, par hasard, au fond de soi, la vérité qu’autrui, tout à l’heure, lui a fait partager. Mais il y a plus. L’espace de chaque esprit est structuré par des lignes de forces privilégiées auxquelles ramène presque nécessairement toute investigation hors de ces chemins battus par soi seul. « Si un esprit ne repassait jamais par les mêmes points… ce serait un joli cas[34]. » La santé de l’esprit a ses avenues. Qui les ignore, extravague. L’errance cependant est salutaire, qui oblige bientôt à faire le point, à se rassembler. On mesure alors la distance entre soi et soi. Elle a nom aventure, invention, écart. « Il n’existe pas d’esprit qui soit d’accord avec soi-même. Ce ne serait plus un esprit[35]. » Assurément, puisqu’ « il n’est rien qui ne tende à proliférer et à se différencier dans mon esprit »[36]. Ces avances, il faut en éprouver la solidité : revenir sur ses pas, assurer la fonction avec l’arrière-pays[37]. Bref, répéter[38]. L’inconnu ne se découvre que par le déjà-connu. Qu’on ne s’étonne donc pas de retrouver en l’espace de quelques pages les mêmes idées[39] ou des idées semblables. En veut-on un exemple ? Lorsque Edmond T. observe l’extrême ignorance où nous sommes de nous-mêmes (bien « des criminels ne peuvent pas croire à ce qu’ils ont fait »[40]) le docteur se montre sceptique…jusqu’à ce qu’il vienne lui-même, par son expérience personnelle, illustrer, magnifiquement, la théorie mise en doute[41]. Nos ressources sont surprenantes dans le mal comme dans le bien, dans l’action comme dans la création verbale[42]. N’est-ce pas parce que nous n’oublions rien et que les traces que nous laissent choses et événements sont si lointaines que nous ne pouvons en évaluer la profondeur[43] ? Freud y croise Bergson. Le déterminisme fait quelques pas avec la liberté. Pourquoi pas ? L’homme à la fois irresponsable et créateur !

        La répétition est donc l’une des méthodes par laquelle Valéry organise son texte. De même que l’esprit se répète, « nos propos font des ronds » : la théorie de l’implexe, par exemple, se trouve reprise en termes souvent voisins tout au long du dialogue. Mais dans le même temps où cette théorie sert d’illustration au fait que la structure du texte est répétitive, elle dit, dans sa lettre même, dans son fond, que nous sommes capacité infinie de renouvellement, mystiques en somme[44]. Le fond se dédouble pour à la fois illustrer la forme et la contredire. Le miroir, on le sait, renverse les images.

        De la similitude à la simulation.

        On trouverait dans le contenu même du texte de nombreuses indications sur sa forme. Cette « conversation à « bâtons rompus » porte la marque d’un esprit organisé, comme notre visage révèle nos préoccupations profondes. Rien là qui étonne ou provoque. Et d’aucuns auront beau jeu de reprocher à Valéry son manque d’originalité, l’absence d’idées neuves. Valéry leur a à l’avance répondu, avec cette ironie qui renvoie l’outrecuidance à sa juste place : « Savez-vous que ce n’est que depuis… un peu plus d’un siècle que la nouveauté d’une chose a été considérée comme une qualité positive de cette chose[45] ? » L’époque contemporaine est, pour Valéry, « philoclassique »[46]. Elle trouve son aliment dans ce qui l’agresse et dès lors se voit contrainte de vivre d’une surenchère de chocs. « De plus en plus fort, de plus en plus vite, de plus en plus inhumain[47] ». La provocation est le nerf de l’art ; l’effet visé : la surprise. Il y a là un asservissement de l’esprit qui perd la possibilité de s’étonner, de distinguer, de discriminer[48]. Car il n’est qu’apparemment paradoxal que ce culte du choc aboutisse à l’imitation. Le « trop fort » dissipe les nuances. Nivellement et mimétisme ; nous retrouvons là l’élémentaire, l’inexplicable : la contagion du rire et du bâillement[49]. On se méprendrait en pensant qu’une saine discipline de pensée, une pratique de la science porteraient remède à cette similitude des esprits. L’idéal d’objectivité confère des habitudes mentales qui seront bientôt carcan pour l’esprit[50]. Ce procès contre l’étroitesse et la servilité de l’esprit scientifique, on l’attend davantage de Nietzsche que de M. Teste. Mais Edmond T. a quarante ans de plus. Et l’âge sait les méfaits de l’intransigeance et de la rigueur ; il connaît les faiblesses de la démocratie ; l’homme mûr est toujours aristocrate. Il peut dénoncer les fausses originalités engendrées automatiquement par l’attitude commune. Pour qu’il y ait moyenne, ne faut-il pas qu’il y ait des écarts ? Les « fantaisistes prennent le mot d’ordre »[51] - « Similia similibus »[52]. Cette formule résonne comme la « loi du monde actuel… Tous les peuples s’imitent. Les capitales ne diffèrent les unes des autres que par les restes du passé… Et il y a d’ailleurs une puissance invincible qui agit, et agira de plus en plus dans le même sens ? »[53]. A moins que… A moins que nous sachions simuler, c’est-à-dire faire semblant d’imiter. Dès lors l’esprit trouve sa véritable mesure. Il pense cela même qui voulait l’anéantir. Il triomphe définitivement, mais sans en avoir l’air. Il a le pouvoir de se montrer autre[54], de prendre ses distances par rapport à soi, d’être délibérément plusieurs. Il s’apercevra alors qu’entre le fou et lui la différence n’est que de degré[55]. Certes nous gardons le pouvoir de simuler la folie et, en ce sens, nous pouvons changer d’observatoire, alors que le fou en est incapable ; mais de même qu’Einstein réfutait Newton, il nous faut maintenant, à l’instar de la révolution copernicienne opérée par Kant, opérer notre révolution einsteinienne. Il n’y a pas plus de poste fixe – qu’il n’y a d’idée fixe. Il n’y a qu’ « un jeu dont la vitesse est l’essentiel »[56]. Les cartes sont biseautées; les dés sont pipés. Tout est simulation. C’est pourquoi on « gagne neuf fois sur dix à la roulette »[57]. Tout texte est truqué…

        Nulle part mieux que dans ce dialogue ne se vérifie la formule valéryenne : le fond n’est qu’une forme impure. Cette dialectique des formes, nous avons tenté de la dégager sur deux points :

        - L’Idée fixe tourne en rond. Mais ce rond n’est pas parfait. La répétition n’est pas tautologique ; un décalage, écart justifié par cette part d’inattendu que contient notre implexe, permet au texte de progresser ; le cercle brisé est devenu spirale…

        - Il y a du « jeu » entre la forme et le fond ; c’est le jeu qui permet de simuler, c’est-à-dire de s’imiter soi-même (forme = contrainte) puis de s’échapper (fond = détente = folie)[58]. L’Idée n’est devenue fixe que dans l’écriture qui a figé « la divagation naturelle d’une conversation toute libre ». Mais – simulation suprême – cette divagation n’a jamais été naturelle ; et l’écriture ne fut pas ce mouvement second « d’écrire comme on parle »[59] par quoi un « fond » prend forme, mais bien cette forme première qui a fait dériver « deux hommes à la mer ».

II. L’INTELLIGENCE DANS LA SCIENCE

        L’idée fixe est dédiée « au professeur Henri Mondor et à tous les amis que je compte dans le corps médical ». Si les références à la biologie sont fréquentes, si le problème des rapports entre l’esprit et le corps centre le débat, les allusions aux autres sciences ne sont pas négligeables, de sorte que l’on peut considérer le dialogue comme un résumé – un peu chaotique – de l’état de la science en 1930. Certes les évocations sont souvent indirectes : elles ne sauraient cependant échapper à un homme cultivé. Mais il y a plus, nous semble-t-il, dans ces opinions qu’une simple conversation mondaine. L’information – même lorsqu’elle est déguisée sous le masque de la légèreté badine, est solide et ample. L’intérêt de Valéry pour les sciences fut constant, on le sait, et sans doute a-t-il contribué, à sa manière, à l’épistémologie. Si l’Introduction à la méthode de Léonard de Vinci révèle déjà, doublement, l’esprit qui refuse la fausse dichotomie entre science et art, L’Idée fixe, qui confère à Einstein le titre d’artiste de première grandeur[60], nous rappelle que la science vit de poésie et la poésie de rigueur.

        « Hypotheses non fingo. » (Newton).

        « Je ne fais pas de théorie »[61]. Après Newton, voici que l’interlocuteur du docteur prétend ne faire appel qu’à l’expérience, se borner à contrôler. Étrange constatation pour qui a, depuis longtemps abandonné l’univers newtonien au profit, nous l’avons vu, de celui d’Einstein. Car dans cet univers, on fait des hypothèses[62], on insiste « sur le caractère purement spéculatif des résultats » obtenus, on confie à l’architecte la tâche de réconcilier théorie et expérience ; bref, on a foi dans le seul pouvoir de l’esprit postulant, comme une sorte d’a priori, « l’unité de la nature ». C’est dire que la physique n’est que géométrie. Qu’on ne s’imagine pas que l’image de la feuille de caoutchouc que l’on ploie, tire et tord soit un appel à de quelconques manipulations. La topologie, science des surfaces déformables, n’a pour visée que la recherche des invariants, axiomes ou propositions « qui ne se déformeront pas ». Même si Valéry a pu penser qu’il y avait de quoi être fier du « bilan-or de la science », s’il a écrit : « ce qui demeure et se capitalise, ce n’est que le pouvoir d’action sur les choses, les faits nouveaux, - les recettes »[63], il est faux de faire de lui, comme certains l’ont dit, le porte-parole du pragmatisme. Un pragmatisme à qui l’expérience viendrait démontrer l’inanité des théories d’Einstein pourrait-il s’écrier : « […] la matière se perd et la forme demeure… on peut apprécier en géomètre ce que l’on délaisse en tant que physicien[64] ? » Il ne fait aucun doute que si astronomie et cosmologie ont pu séduire l’esprit de Valéry, c’est en fonction du champ infini qu’elles offraient à la recherche mathématique. Sans doute le poète aussi y trouvait-il son compte :

 Tout- puissants étrangers, inévitables astres
Qui daignez faire luire au lointain temporel

 Je ne sais quoi de pur et de surnaturel[65].

        Mais entre la science et l’art dont les exigences extrêmes se rejoignent, il n’y a guère de place pour la métaphysique, son pathos et son imprécise terminologie. La réaction que Valéry éprouvait à la phrase pascalienne : « le silence de ces espaces infinis m’effraye »[66] n’est plus vécue ici sur le mode de l’exaspération mais de la raillerie amusée : « Je causais de l’Univers, avec un savant savant […] et je lui dis tout à coup : qu’entendez-vous, au juste, par ce mot ? … Son visage a pris une expression … indéfinissable … Son regard m’a abandonné […] Et il m’a dit : Une sphère … telle … que rien n’existe en dehors d’elle[67]. » Le docteur moins abstrait ou plus proche de l’hypothèse de Lemaître[68] avait déjà proposé sa définition : « Pour moi l’Univers c’est quelque chose comme …. une bombe d’artificier dans une Nuit de Quatorze Juillet… ou bien un nuage, comme celui que forme une teinture, un alcoolat, dont on verse une cuillerée dans un verre d’eau[69]. » « Peu importe », répliqua Edmond T. Avec raison. On peut bien, en effet se donner les spectacles que l’on veut. La subjectivité règne seule ici, car « comment voulez-vous que le Tout soit représenté par une image ou par une idée quelconque ? Le Tout ne peut avoir de figure semblable ». Indétermination que l’on retrouve dans le vocabulaire. L’ « univers » est l’un de ces mots qui, parce qu’il veut dire le tout, ne veut rien dire ; un perroquet qu’il faut « descendre » avec sa femme, « la perruche nature. Ces oiseaux magnifiques… majuscules, éblouissent le ciel de l’esprit »[70]. Le métaphysicien est bien souvent, inventons ce mot, un « psittacomane ».

        Rude épreuve à laquelle nous soumet non seulement le mot d’univers mais toute la physique moderne. « Nous en sommes à la faillite de l’imagerie. Comment imaginer un monde où il ne peut être question de voir, ni de toucher, où il n’y a ni figures ni catégories, où même les notions de position et de mouvement sont comme incompatibles[71] ?… » Discret rappel de la relation d’incertitude de Heisenberg. Sera-t-on plus heureux si l’on s’abstient de références statiques pour privilégier les comparaisons cinétiques et énergétiques ? C’est ce que semble penser notre écrivain : […] « considérer l’univers comme… un gigantesque travail, une gigantesque opération de transformation… »[72]. Le malheur est que, qui dit travail, dit finalité – et nous voici à nouveau en pleine métaphysique. – Dès lors on peut choisir – selon … son humeur : -métaphysique spiritualiste et optimiste, bien proche de la théorie teilhardienne : « […] cet Univers en travail n’a peut-être pour fin, - pour aiguillon secret – que la recherche de la conscience,- et par-là – d’une certaine pensée… Suprême pensée…[73] » ; - ou bien métaphysique pessimiste où l’on voit l’esprit fabriquer de l’ordre, c’est-à-dire des machines qui, elles-mêmes, fabriquent du désordre[74]. Croissance de l’entropie… Mais peut-être ne peut-on pas éviter la métaphysique[75]. Microphysique et astrophysique en sécrètent encore. Sans doute la métaphysique éprouvera-t-elle le besoin de renouveler ses instruments d’observation, c’est-à-dire ses concepts : la vieille causalité doit faire place à la neuve probabilité, l’identique se dissout, le stable s’annule. L’esprit du commun se perd et s’étonne de « cette poursuite, dans l’extrême division, de la clef des problèmes de notre ordre »[76], là où le savant avoue commencer à comprendre : « Tout commence à s’expliquer vers le millionième de millimètre … Il y a de la place dans ce pays-là. Il paraît que si l’on supprime les vides inter- et intra-atomiques, toute la substance d’un homme tien dans une boite d’allumettes[77]. » Ferons-nous confiance à la « microscopie » du savant ? « Tous les délires préexistent ou existent à l’état … infiniment petit [][78]. » « Chimie mal famée… pacte avec le diable »[79]. Voici que, par la médiation de l’infiniment petit, nous sommes insensiblement passés de la matière à l’homme. Il est vrai qu’au « fond », on ne sait plus très bien ce qui distingue l’inorganique du vivant[80]. Les physiciens nous ont donné la preuve d’une audace architecturale heuristique[81]. Les biologistes semblent plus timides. Serait-ce que « l’intelligence ne comprend rien à la vie[82] » ?

        On se méprendrait en voyant dans cette assertion bergsonienne, comme le résumé des vues échangées sur la biologie par nos interlocuteurs, car s’il fallait ici un patronage philosophique (la biologie, elle aussi, a bien du mal à l’éviter), ce serait bien plutôt à Descartes et à son mécanisme qu’il faudrait songer.

        Disons que, contrairement à la physique (le propos einsteinien avait « ravi au sens le plus fort de ce terme, au sens aquiléen, ou aquilin[83] ! »), la biologie a déçu[84]. Les grands espoirs, conçus au XIX ͤ siècle, n’ont fait qu’ouvrir de nouveaux abîmes.

        Le hasard et la nécessité[85] .

        La vie nous échappe dans son mécanisme et cela, dès son commencement. Tout est dérisoire dans cette force imprévisible qui change d’espèce comme de chemise[86], allie impunément l’économie et le gaspillage, bref se dévore pour se conserver. Autophagie.

        Au point de départ de ce qui sera un homme : un court circuit cérébro-spinal. L’acte de procréer ne requiert que des métaphores matérielles, ou tout au plus animales (« Je me demande si le gymnote quand il foudroie son gibier n’éprouve pas une sensation de cette espèce ? »[87]). C’est que d’une certaine façon, il est contradictoire avec la conscience. « La cause de la dépopulation est claire : c’est la présence d’esprit. Une somme d’époux prévoyants de l’avenir constitue un peuple insoucieux de l’avenir. Il faut perdre la tête ou perdre sa race[88]. » Une telle inconscience ne pourra évidemment laisser place qu’au hasard ou à ce qui en tient lieu, vu la complexité des lois mises en jeu dans cette lutte acharnée et sélective dont l’issue n’est pas toujours triomphe du plus fort :

« Cent millions de spermatozoïdes pour un qui décroche la timbale !...
« - Le pauvre !… Pauvre petit fléau … qui, d’un bord à l’autre du temps transporte une essence d’ancêtres, passe le Styx… de la Vie !...
« - Avec une charge de tares…
« - Nous sommes tous des parvenus… »[89]

        Ce hasard qui a décidé de notre existence est aussi responsable de notre essence. Le criminel ne se reconnaît plus dans son acte, et le génie ne diffère guère du fou, sinon en ceci que le résultat de ses « floculations »[90] , ses œuvres déplacent la moyenne. Mais prenons garde : le hasard est paresseux. S’il aime régner, c’est-à-dire avoir pouvoir de décision, il se décharge de l’accomplissement de ses ordres sur la nécessité[91], l’automatisme. « Automatisme, c’est […], un développement entièrement déterminé par un événement initial quelconque[92]. » Or la vie – et c’est sans doute l’une des idées maîtresse de ce dialogue – est essentiellement mécanisme ; qu’il s’agisse de la réponse réflexe à un stimulus quelconque ou de nos conceptions les plus hautement intellectuelles, nous sommes toujours sous la dépendance de nos cellules, de nos tissus : « Nous sommes… ectodermes[93]. »

        Dans les coulisses.

Si l’on veut comprendre quelque chose à la vie, sans doute faut-il partir du mécanisme le plus simple : le réflexe. Or on peut à bon droit s’étonner de l’absence d’une « table systématique des réflexes connus ». Si cette lacune n’a pas frappé le docteur, elle entame gravement, aux yeux de son interlocuteur, le sérieux des études médicales : « […] je me suis dit bien des fois que si je faisais mon étude, ma spécialité, de l’étude des vivants, je voudrais posséder cette table, la méditer, essayer de suivre sur mes sujets les effets de combinaisons, de conflits, etc. de ces actes élémentaires si remarquables… C’est une mécanique toute particulière […][94]. »

Mécanique fruste dont le langage – celui de la force – est plutôt grossier. L’implexe du muscle se contente d’osciller entre deux valeurs : court, long, long-court[95]. Le dialogue avec les viscères n’est guère plus enrichissant : « Cela ne sait guère dire que : bon ou mauvais »[96]. Réponses tyranniques qui sont l’autre face – cachée – d’une sensibilité portée extérieurement à plus de finesse[97]. Déjà le langage de la rétine est plus subtil puisqu’il parlerait même latin[98]. Quant à l’acte d’accommodation, il sera infiniment plus compliqué mettant en jeu un nombre si important d’organes indépendants qu’en suivre le mécanisme serait un effort tel qu’on mériterait alors la vision du génie[99].

        Sur scène.

        La perception, en effet, si elle implique un jugement, se fait sous la pression de nos besoins : « A chaque instant je coïncide avec ce que je tends à percevoir. Chacun à telle heure de sa vie, est en somme, un système… virtuel d’attractions et de répulsions…[100]. » Cette absorption du monde a ceci de caractéristique chez l’homme qu’elle dépasse la sphère de ses besoins immédiats. Ce qui est perçu est alors pris en charge par « la concupiscence intellectuelle » et intégré dans un« système du monde ». En cela, nous différons de l’animal qui perçoit « ce qui ne sert à rien », et aussitôt, l’amortit. « La vache voit les étoiles et n’en tire ni une astronomie comme la Chaldée, ni une morale comme Kant, ni une métaphysique comme tout le monde…[101].» Valéry est ici encore tout proche de Bergson, quoique la vache bergsonienne soit un peu plus maligne que celle de Valéry. Elle a quelques idées générales : celle de l’herbe par exemple, « sinon, comment une vache qu’on emmène s’arrêterait-elle devant un pré, n’importe lequel[102] » !

        S’agit-il d’expliquer l’émotion, c’est à William James que, tacitement, nos interlocuteurs rendent hommage. La part du corps se fait triomphante. La participation est viscérale avant d’être intellectuelle, tel cet « infans » s’évanouissant à la vue du sang. Ainsi l’émotion n’est pas la réponse désordonnée d’un soma à une représentation effrayante ou joyeuse, elle est conscience vague d’un trouble corporel[103]. On comprend dès lors l’inadéquation qu’il y a à parler « d’idée triste » sauf au sens où la tristesse recherche dans l’idée, une compagne, une « cause », un visage[104] qui lui serve de support. Celui qui se confiait à nous, au seuil du dialogue, était, sur ce point, parfaitement lucide : « Vainement, j’observais que ni le chagrin, ni la colère, ni ce poids énorme sur la poitrine, ni ce cœur empoigné, n’étaient des conséquences nécessaires de quelques images : Un autre, me disais-je, qui les verrait en moi, n’en serait point ému[105]. »

        « L’autre scène. »

        Cette domination exercée par les profondeurs organiques sur le monde de la représentation s’est réservée un terrain d’élection : le sommeil. Le rêve, en effet, met en jeu un mécanisme identique à celui de l’émotion. Les excitations somatiques ne sont pas ici, comme chez Freud, de simples prétextes à l’élaboration du rêve qui trouve ailleurs ses raisons et son éclairage ; elles sont les seules et uniques cause d’un langage qui, parce qu’il devient conscience, les justifie ou les invente. Comment expliquer « qu’on s’éveille parfois, en pleine aventure ou angoisse, le cœur battant » sinon en pensant que « le cœur battant nous fait, peut-être, inventer de pseudo-raisons instantanées de tachycardie » ? Et « cette invention n’est peut-être qu’une manière d’exprimer ce fait que le cœur vous bat, dans le langage encore désordonné d’un organisme en train de changer d’état »[106]. Nos deux interlocuteurs, qui ne s’opposent qu’en apparence, sont bien d’accord pour accepter – il faut faire contre misère bon cœur – que nos organes commandent à nos représentations. Mais cette dépendance ne saurait renverser une hiérarchie de droit. Freud n’est pas dangereux parce qu’il est matérialiste mais parce qu’il ne l’est pas assez. Si déterminisme il y a, il ne peut être que physique, et c’est Tout… ou presque. Un reste infime. Un clignement. On ne sait qu’on a rêvé qu’au réveil. Le docteur et son partenaire ne se contrediront pas. On pense à un certain déjeuner où il y avait aussi un docteur, Valéry et, bien présent derrière ces lignes, Alain[107].

        Si nous admettons l’idée d’être agis au niveau de notre sensibilité plus ou moins réflexe, nous tenons, cependant, à revendiquer nos goûts et nos dégoûts comme la marque de notre originalité. Leur explication nous échappe (comme elle échappe d’ailleurs à la science[108]). Mais nous sommes attachés à leur singularité que nous disons constitutive de nous-même[109], et cela, contre les leçons les plus évidentes de l’expérience. Car, ce dont celle-ci nous instruit, c’est des variations infinies de nos dispositions. Nous ne sommes qu’une combinatoire – instable – et le moindre déplacement de l’un des atomes qui nous composent entraîne une restructuration, un réajustement de la totalité. A chaque instant, nous sommes un nouveau nous-même. Il faut détruire le mythe de l’unité personnelle[110].

        Dépouillés du libre choix de nos préférences et de nos répulsions, il nous faut aussi renoncer à voir dans nos idées autre chose qu’une émanation de notre physiologie[111]. C’est elle qui nous oriente, nous dirige. Ainsi l’acte de manger-digérer, nous apprend que « nous sommes un tube à sens unique ». Et un tel vecteur suffit à nous donner « l’idée baroque du temps » : Le futur, - appétence, salivation, allumage des glandes de proche en proche … Le présent, saveur, broyage, coction, acquisition…[112] ». Nos idées ne sont que les produits de nos besoins. Démystification suprême. De cet égoïsme et égocentrisme idéologiques, on est quelquefois conscient ; on peut alors renchérir cyniquement : « Moi, je tiens aux rêves ; j’ai un motif capital pour y tenir. C’est que j’y ai naguère beaucoup pensé. Je me suis bâti une …

        « - Et vous ne voulez pas que ce soit en pure perte… C’est humain[113]. » Mais on peut aussi - et c’est ce qui arrive le plus souvent – refuser avec violence ce type d’explication. La dénégation acharnée sera alors signe que le diagnostic était bon[114]. Freud est quand même passé par là – et Nietzsche aussi. « Il y a des théories qui ont l’air abstraites et qui vous projettent tout vif un monsieur sur l’écran[115]. »

        Il faut alors faire le saut et admettre que la morale elle-même n’est peut-être que réflexes. Edmond T. imagine un monde où la liaison Bien = à accomplir, et Mal = à fuir serait réflexe. C’est décréter la ruine des moralistes dont la casuistique ne vise qu’à excuser, sinon à répandre, le mensonge, alors que la réalité, et … peut-être l’exigence, nous incitent à « être plusieurs… Et vivre… à plusieurs dimensions …[116] ». Ce n’était qu’une fiction. Mais Valéry ne prononce aucune palinodie…

        Tout, en l’homme, est donc déterminé par son organisation physiologique. Le composé humain est une machine, un automate. Ce que la science nous révèle, dans son état actuel, c’est un nombre de séquences partielles ; elle échoue à nous restituer le tout de l’organisme. « […] je n’ai trouvé nulle part, je veux dire dans aucun livre qui me soit tombé sous les yeux, - trace d’une … tendance, d’une intention de se faire de l’être vivant, une représentation d’ensemble… En somme, une idée du fonctionnement d’ensemble[117]… ». N’est-ce pas parce que la physiologie doit tenir compte d’une donnée essentielle que la science arrive difficilement à intégrer : le temps ? S’il y a entre l’esprit et la vie une incompatibilité, ce n’est sans doute pas seulement dans l’acte de procréation physique qu’elle se situe. Un humoriste peut bien inventer l’ « atome de temps », le « chronon »[118], le savant ne pourra pas davantage expliquer le temps puisque toute explication est déploiement dans l’espace c’est-à-dire dans l’instantanéité, le figé ; elle détruit donc ce qu’elle a pour fonction de justifier. « Après tout il n’y a pas de raison pour qu’un être vivant puisse parvenir à se représenter la vie[119]… » C’est parce que l’esprit pense dans l’instant que la vie peut apparaître comme paranoïaque[120], car le principe de contradiction auquel elle ne se soumet pas, ne vaut que dans la simultanéité, et, elle, elle se déroule dans le temps. Ce même temps, d’ailleurs, vient affecter l’esprit dans cette entreprise difficile qui est de penser ensemble ce qui est successif. « […] rien de plus rare que la faculté de coordonner, d’harmoniser, d’orchestrer un grand nombre de parties. Ce travail-là, cette production d’ordre, demande, à mon avis, deux conditions antagonistes… Il faut maintenir, soutenir hors du … moment, hors du temps…ordinaire… »[121]. Non doué, comme l’aurait dit Kant, « d’intuitus originarius », l’esprit humain pense dans le temps, mais il ne peut penser le temps, car le temps n’est pas un concept. C’est peut-être une des raisons pour lesquelles l’intellect « ne sait pas concevoir la vie »[122]. L’intelligence de la science a peut-être des limites ; la science de l’intelligence nous permettra-t-elle de les tracer ?

        III. LA SCIENCE DE L’INTELLIGENCE

        Parler d’une science de l’intelligence, c’est parler de quelque chose qui n’existe pas encore. Le mot de psychologie n’apparaît pas dans notre texte ; lorsqu’il est fait indirectement allusion à cette pratique, c’est pour récuser ses innovations[123] et peut-être suspecter ceux qui l’exercent[124]. Assurément c’est de quelque chose de plus vaste qu’il s’agit, une sorte de géométrie mentale, ou mieux, de topologie. Sur le modèle de ce qu’Einstein a fait en physique, il faudrait rechercher dans le domaine psychique cet invariant qui demeurerait – gardons l’analogie – « en dépit du déplacement de l’observateur, des vitesses, et même des variations de vitesse[125] ». Point central, « fovea centralis »[126], ou simple probabilité (à l’instar de l’atome actuel qui a échangé l’être contre le possible) l’invariant serait cette place vide, « tache jaune »[127] ou point aveugle, carrefour où s’échangeraient les trajectoires des idées. Le dialogue de L’Idée fixe n’est rien d’autre que la recherche archéologique de cette « agora » mentale, lieu où l’on ne peut s’arrêter, lieu qui est un non-lieu. Le dialogue détruit son titre puisque non seulement (au niveau du fond) il n’y a pas d’idée fixe mais aussi parce qu’il ne peut être, vraiment, qu’en se supprimant. L’Idée fixe réalise, de façon exemplaire, ce que les critiques contemporains appellent l’absence d’œuvre, le « désoeuvrement ». L’œuvre s’évacue elle-même au fur et à mesure qu’elle s’édifie ; c’est dire qu’elle est éminemment humoristique. L’intelligence ne peut se contempler sans s’évanouir. Elle peut cependant se surprendre, s’épier. Elle apercevra alors que l’esprit n’est que série discontinue d’états ; en parler, c’est enrôler ces discontinuités, opérer une classification. Disons que spontanément, c’est-à-dire la plupart du temps, l’esprit est mélange[128], inconséquence, anarchie. Sa seule loi est celle d’une libre association des idées et des images qui se juxtaposent ou s’effacent mutuellement : « […] un désordre, une incohérence… parfaite[129] ». Tel est l’état de non-attention dont la représentation graphique ne requiert même pas une surface : une simple ligne suffit.

        Si les relations se coordonnent, ce qui était diffus, général, étalé, se resserre, se spécialise : « nous entrons dans le monde de l’attention ». Mais cette concentration des énergies – comme dans « un espace où l’on produit un champ magnétique[130] » - ne saurait durer. L’idée, par nature, ignore le temps. Sa fulguration est essentielle à son existence. Comme le cogito cartésien, elle est instantanéité, ponctualité. « |…] tout ce qui vaut dans la vie est essentiellement bref[131]. » De sorte que l’idée fixée devient bientôt écharde dans la chair. Il faut renverser le rapport habituel qui lie le corps à l’éphémère et l’esprit à la durée. C’est le contraire qui est le vrai. Le corps supporte, endure ; l’esprit refuse tout établissement. On ne peut s’y installer. « […] toute pensée qui dure un peu plus qu’il ne faut, se fait sentir… Sentir, - comme un écart. Un écart à quoi ? Elle se fait pénible, - sensation. On songe à une résistance introduite, et qui transformerait en un fait de l’ordre sensible ce qui est empêché de suivre son cours dans l’ordre des … idées…. Vous avez donc une sensation de peine qui altère, brouille, absorbe bientôt votre pensée, - comme la fixation par l’œil, la contemplation continue d’un point, fait disparaître ce point, altère la perception. Impossible de s’attarder[132]. »

        L’idée, comme l’esprit, est événement. Ils ne connaissent qu’un seul temps : le présent. L’expression présence d’esprit serait pléonastique[133]. Les dimensions temporelles n’existent qu’en fonction du présent, gros d’ailleurs de tous les possibles qui prétendent à l’existence et qui constituent notre « implexe »[134]. Il ne sert à rien de parler ici de mémoire ; d’ailleurs « nous ne savons rien de cette illustre et inconcevable propriété »[135]. Ce qui nous est donné n’existe qu’en fonction de l’actuel qui joue le rôle d’un pôle d’attraction : ainsi, réentendu dans six mois, le nom du docteur pourra suffire à « rappeler ce bel endroit où nous sommes et l’enveloppe externe de nos débats »[136]. Si le présent ne l’utilise pas, le passé est déjà mort : « Un souvenir isolé, et que rien ne renforce plus, est à la merci[137]. »

        Cet impérialisme du présent, qui convoque le passé et annexe le futur, tient au fait que la pensée ne se sépare guère du mot qui la profère. La rage de l’expression[138], la conjugaison, ici et maintenant, « à tous les temps et à tous les modes »[139] constituent la pointe médiane de ce trident qu’est la temporalité : pointe qui touche au centre de la cible, là où on l’attend parce qu’on a calculé son entrée, à propos : « L’à-propos est l’intelligence de l’Implexe… Ou si vous préférez une formule plus … aseptique : l’à-propos est le tropisme de l’Implexe[140]. » C’est dire que l’à-propos n’est pas la spontanéité. Celle-ci est trompeuse[141]. Le présent se prépare et s’attend. La notion d’imminence – qui joue chez Valéry un rôle important – se trouve relayée ici par celle de pressentiment[142]. Assurément ce n’est pas une simple « réminiscence » que cette pensée qui, comme chez Platon se fait reconnaître. « |…] l’esprit reconnaît ce qu’il désirait… Et cependant… il ne connaissait pas ce qu’il reconnaît… Mais il ne pouvait s’y tromper »[143]… On sonne à la porte et on attend. « Mon hésitation à ce point se changera en réponse, - en lueur, - en événement. Une certaine … tension se changera en acte – en parole, en phrase…[144] »

        Aborder le temps autrement, avec un agenda[145], en secrétant du lendemain[146] ou encore formuler des promesses, concevoir des espoirs[147], c’est ne rien penser et ne rien dire. L’esprit ne veut le temps qu’instantanément maîtrisé et à son profit. Bien plus, il fait quelquefois ce pari d’essayer, par son propre effort, de le supprimer. C’est sans doute la gageure tentée par Edmond T. « venu dans ces rochers… pour faire des exercices d’adaptation spéciale à chaque pas… pour rompre un cycle »[148], celui de l’idée fixe. Il nous prévient, dès le prologue : « Je trouvais en moi le désir insensé de faire par l’esprit en quelques instants ce que trois ans de vie eussent peut-être fait. Mais comment produire du temps [149] ? Engendrer le temps afin d’obtenir, à sa guise, cette usure, ce lent dépérissement qu’il est seul à opérer. Mais sans doute est-ce là une donnée qui n’est guère convertible. Bergson l’avait déjà dit : la demeure de l’intelligence, le lieu où elle se sent à l’aise, ce n’est pas le temps, c’est l’espace. Là elle peut découper, analyser, discriminer[150] et distinguer[151].

        Il n’est donc pas étonnant que les métaphores référentielles de l’activité psychique soient spatiales. La métaphore théâtrale convient de façon privilégiée à ce monde de la représentation. L’idée fixe y est cette vedette qui repasse plus souvent qu’à son tour, accaparant toute l’attention[152]. Exhibition de l’esprit sur cette scène qui n’a forme et figure que par les mouvements qui s’y déploient. Le temps est trajectoire. On pense à un jeu de balles, comparaison peu étrange pour ces « sportifs »[153] exaltés par le seul exercice – que sont les penseurs. Ne pas oublier que les idées… « ne sont que les accessoires d’un jeu dont la vitesse est l’essentiel ». L’esprit est passage, saut, bond[154]. « Une idée est un moyen, ou un signal de transformation, - qui agit plus ou moins sur l’ensemble de l’être. Mais rien ne dure dans l’esprit. Je vous défie d’y arrêter quoi que ce soit. Tout y est transitif… Mais presque tout y est renouvelable[155] ». Substitution incessante. Le principe de la raison ce n’est pas l’identité, mais l’altérité. « Autre chose est la loi, la normale…Et cette « autre chose », cette expression du changement exigé par la vie de l’esprit, c’est… l’idée… La nature de l’idée est d’intervenir[156] ».

        Cette supramobilité de l’intelligence qui la libère de toutes les adhérences de l’affectivité[157] en fait une puissance dont on peut à juste titre s’enorgueillir[158]. L’attention à son propre fonctionnement mental sépare Edmond T. de ceux, appelés à tort, sans doute, ses semblables, puisqu’il s’éprouve constamment comme différent d’eux : « Je me considère comme un Robinson intellectuel[159]. » Modèle « insulaire »[160] et primitif auquel on pourra substituer une référence tout aussi « mythologique », les « Grecs de la bonne époque » : c’est évoquer par un seul mot un modèle de vie…physiquement douce ou magnifiquement instinctive et un idéal combiné de liberté et de rigueur pour l’esprit »[161]. Il suffit maintenant de lâcher la bride à l’imagination et voici que sur le sable, Platon (un peu anachroniquement) se met à fumer sa « pipe de Tanagra ou de Myrina. Une merveille de pipe »[162].

        Le « degré de liberté de l’esprit », tel est « le souverain Bien ». Étrange expression aux consonances un peu trop morales dans la bouche de ce porte-parole valéryen, si épris de précision et de rectitude que l’appel doctoral aux nécessaires compromis d’un « citoyen de chair et d’os », sera rejeté[163]. Mais l’intransigeance a ses périls et l’ascétisme outrancier ses tentations. Il en est ici comme de l’esprit scientifique dont l’objectivité doit savoir « flirter » avec le mysticisme, un certain mysticisme[164]. Valéry aurait aimé l’affirmation de cet épistémologue irrévérencieux selon laquelle les savants sont utiles dans la première moitié de leur vie et nuisible dans la seconde[165].

        « Un petit personnage pâle. »

        L’indépendance de l’intelligence sera difficile à sauvegarder. Ne sommes-nous pas cernés, de tous côtés, par des parasites, des microbes dont l’importance historique, jusqu’à présent mésestimée, n’est pas sans effet sur les phénomènes… culturels, par exemple ? « Les tréponèmes débarqués en Europe ont eu plus de conséquences pour l’humanité que tous les plénipotentiaires[166] . » Depuis les temps les plus anciens – (la Bible en parle) – dans les civilisations différentes de la nôtre (un conte arabe le révèle), les parasites ont fait la loi. Lorsque Pharaon « ouvr(ait) un concours de parasites », « Moïse, de son côté, faisait de son mieux. Il prodiguait les maux et les catastrophes »[167]. La littérature comme la politique n’est que combat de magiciens, dévoration mutuelle : « Le rat se fait tigre,… le chat se fait lion… le tigre, puce et le lion, microbe…[168] ». L’intelligence semble menacée, dans son fonctionnement, par le plus dérisoire des perturbateurs. « Je marchais, je marchais, nous confie Edmond T., et je sentais bien que cet emportement par l’âme exaspérée n’inquiétait pas l’atroce insecte qui entretenait dans la chair de mon esprit une brûlure indivisible de mon existence[169]. » Petites causes, grands effets. Avoir « un grain »[170] suffit à détraquer la machine. Ne nous plaignons pas, cependant, de ces écarts qui font l’intermède, de ces dérogations qui justifient la loi. « O portet hoereses esse[171]. » Rien n’est insignifiant : « […] le domaine de l’esprit est un domaine de « valeurs » ; c’est l’évaluation qui est la grande affaire du système qui pense[172]. » Pour comprendre le fonctionnement de l’intellect, on ne saurait négliger la physiologie. Entre la vie et l’esprit, disons que les relations sont tendues. « Il n’y a rien de plus obscur que tous ces rapports de l’organisme et de l’intellect[173]. » Le foie, par exemple, paraît être un organe somato-psychique ; résonateur et explorateur. « Comment expliquez-vous que recevant, un beau matin, une lettre, une lettre foudroyante, - mais qui demandait cependant quelque attention pour en saisir la portée, - à peine ouverte et vue plutôt que lue, j’ai ressenti l’affreuse sensation d’un coup de couteau dans le foie[174]. » L’organisme semble ici comme participer, sinon anticiper. Le cœur tyrannise l’intelligence[175] qui échoue à rendre compte de ses complicités… « vagues ou sympathiques… » qui la compromettent.

        On connaît approximativement l’entremetteur. Mais le messager ignore la langue dans laquelle est écrite le message qu’il transporte. « Le Neurone entre en scène. […] Et la nuit se fait sur le théâtre… Et le rideau se relève sur un décor tout différent. L’esprit, la Volonté […] le langage, et la Raison…[176] ». Le corps sert d’instrument à la symphonie spirituelle. »Je vous vois tout garni de clochettes…nerveuses. Un souffle, un rien vous fait sonner toute une musique de réactions et d’idées[177]. » Cette profusion est suspecte. Elle crie trop fort pour être autre chose que lamentations et souffrances[178]… L’idée s’est fichée dans la chair. Elle dit sa propre crucifixion[179].

        IV. DÉNOUEMENT. « L’IDÉE FIXE »… ET LE RESTE

        Mais quelle est donc cette idée fixe, dont on parle tout le temps ? Elle semble faire partie de ces douleurs que l’on chérit et dont on supporterait mal d’être délivré, tant elles sont essentielles à soi-même[180]. Le tourment cependant est permanent : cette « idée incarnée et envenimée, dont l’aiguillon pousse la vie contre la vie hors de la vie »[181] produit l’impression d’étouffement génératrice d’anxiété, un goût « amer et …tout- puissant », la sensation d’être « rongé… mordu »[182]. Morsure incontestable du serpent qui figure, dès l’épigraphe du dialogue, dans la formule de Gongora : « En roccas de cristal serpiente breve ». Ce « bref serpent », emblématique – le caducée s’impose quand on dédie son ouvrage au corps médical ! – symbolise, on s’en doute, l’amour et la sexualité[183]. Comment y échapper quand ni la Jeune Parque ni l’Ève de l’Ébauche ne l’ont pu ? Mais comment aussi ne pas louvoyer avec celui qui est l’insinuation même ? C’est pourquoi cette idée fixe, obsessionnelle, ce désir passionné d’un être, est toujours désigné de façon indirecte, par une étrange figure de rhétorique qui tient à la fois de la litote et de l’hyperbole : le reste. Reste résiduel, infime, capable des plus grands effets… historiques. « […] n’êtes-vous pas surpris de constater que l’histoire (qui est une vue d’ensemble de l’aventure du genre humain) ne donne pas sa place à cette obsession ? Bon souper, bon gîte, et ce reste dont nous parlons, c’est à ces trois axes que je rapporterais toute l’Histoire… »[184]. « Reste », qui suscite la curiosité d’autrui, dont l’accommodement chez certains est un art[185] et qu’on aimerait bien quelquefois incinérer[186]. Reste qui est tout (tout le reste) c’est-à-dire infini, puisque entre lui et la vie de l’esprit il faudrait choisir. « Après tout, il s’agit de savoir ce qui donne la sensation de vivre davantage, - ou la présence extrême de … l’instant, ou la présence extrême du … possible[187] ? »

        L’enjeu, on le voit, est d’importance. Sans doute, l’alternative est-elle, la plupart du temps, rejetée comme fausse. Il ne s’agirait pas d’exclure mais de totaliser. Difficile conciliation qu’ignorent ces états de crise aiguë dont le paroxysme exige une ablation. Il faut « défaire »[188] l’idée fixe, en perdre la trace, non par cette « loi des pas égaux (qui) se plie à tous les délires et porte également nos démons et nos dieux »[189] , mais par ces sauts, de cube en cube, qui font dépendre l’esprit de l’équilibre toujours compromis du corps. En d’autres termes, pour guérir du mal d’amour on peut faire du trapèze volant… ou rentrer dans les ordres.

        « Castigat ridendo mores. »

        C’est une solution un peu semblable que Valéry avait, en quelque sorte, adoptée quarante ans plus tôt, lorsque, une nuit d’orage, à Gênes, il décida de triompher de l’idée fixe (sa passion pour M ͫ ͤ de R.), en choisissant la voie étroite de la mathématique spirituelle. En 1932, lorsque paraît L’Idée fixe, Valéry (sous la réactivation d’anciens tourments)[190] propose une nouvelle issue. A la rupture brutale et silencieuse[191] il préfère le dédoublement de la réflexion humoristique. A la chirurgie, il oppose l’homéopathie ; parler de son mal à bâtons rompus, pour l’oublier, en faire l’analyse pour le dissoudre. Le tourment est le même mais l’âge rend plus indulgent : « …quelqu’un dans mon cœur me traita de fou et de sot »[192]. Ce qui fait souffrir, on peut aujourd’hui en parler, et comme l’endormir. Mais si le poison absorbé en quantité infime peut guérir, gardons-nous de forcer les doses : elles tueraient. Si on peut faire référence allusivement à l’idée fixe, on ne peut la nommer.

        L’Idée fixe est à la fois le récit d’une obsession et son remède. L’idée a triomphé de la douleur, la forme a distillé le fond. L’écriture ici, plus que partout ailleurs, vaut une cure psychanalytique. On peut quelquefois être son propre médecin : Freud en a témoigné – Valéry le confirmerait[193]. Car, non seulement il a su se guérir d’un mal (fond-a-mental), mais il pressent qu’un autre microbe… Comment n’en aurait-il pas raison, puisqu’il le baptise : graphocoque ![194].

       V. EN GUISE D’ÉPILOGUE : LES MARIONNETTES

La « main est philosophe »
 « La philosophie est une affaire de forme[195] ».

        Nous voudrions, sur un exemple précis et limité, résumer notre propos, c’est-à-dire montrer que L’Idée fixe obéit à une structure fondée sur la répétition de certains thèmes qui apparaissent de façon inattendue au sein de tel ou tel développement, et qui constituent la trame de cette conversation dont le « décousu » n’est que trompe-l’œil. Ces thèmes à leur tour ont servi de fil directeur à notre compte-rendu :

        - le refus de la profondeur le plus souvent fausse, échappant à ces grossiers instruments de mesure (même si l’on passe par la médiation d’un microscope) que sont nos catégories mentales, qui comme nos concepts sont des expédients[196] ; il n’y a pas de fond des choses et quand nous approfondissons c’est « pour ne pas voir »[197].

        - Une réflexion sur la science dont la leçon de relativité permet, par la multiplication des points de vue, de nous élever à une synthèse qui, temporairement, les transcende. Inhérente à la science, cependant, une double menace : ne pas savoir éviter les tics de l’objectivité, ne pouvoir se garantir du nivellement, comme de sa conséquence, la fantaisie, qui font échec à la véritable création originale : celle de l’individu, du « moi »[198].

        - Une prise de conscience des relations étroites qui lient le corps et l’esprit, jusqu’à faire de nos « sécrétions internes » la loi de nos goûts et de … nos amours… Mais ces données psycho-physiologiques qui nous déterminent (« nous sommes tous des parvenus ») ne sauraient nous réduire tant que nous pourrons y opposer un travail de soi sur soi, décidé par soi seul[199].

        Ces thèmes, nous les retrouvons présents dans notre exemple ; il concerne : les mains[200]. Valéry en parle peu dans le dialogue : quatre fois p. 198, 212, 232, 267 et chaque fois en deux ou trois lignes. Mais le hasard, qui semble désorienter ces allusions, est, en fait, savamment organisé.

        1) Dès le prologue qui sert d’introduction au dialogue, les mains se jettent comme en avant de l’esprit ; elles disent à l’infini ses tourments : « Mes mains rêvaient ; prenaient, tordaient ; créaient à mon insu des formes et des actes ; et je les retrouvais crispées et meurtrières. » Les mains parlent[201] ; les idées nous manipulent[202]. Le corps et l’esprit sont les images renvoyées par un miroir à double face. Mais qu’y a-t-il derrière le miroir ?

        2) - Rien dont nous puissions valablement parler :

- … Si je dis : ma main a cinq doigts, où trouvez-vous dans ce constat, l’anthropomorphisme ?

        - C’est immédiat… Il faut l’œil grossier d’un homme et sa première jugeote pour forger cet expédient : un et un font deux. Pour un être plus délié, il n’y aurait sans doute ni unités concrètes, ni choses que l’on puisse assez confondre ou assimiler entre elles pour en former des collections… Nos doigts nous ont appris à compter, c’est-à-dire à découper le réel en fonction de nos catégories et finalement de nos besoins. Nos doigts échouent à nous faire sentir la fine palpitation des choses[203].

        3) Encore n’est-ce pas là leur aspect le plus pragmatique. D’aucuns n’hésitent pas à parler de « mains professionnelles et sur rendez-vous ? » Mais peut-être est-il abusif de faire du gynécologiste autre chose qu’un artiste, cet artiste de la main qu’est précisément le chirurgien[204]….

        4) Les possibilités artistiques de la main[205] ne sauraient toutefois se limiter à l’opération chirurgicale, même lorsqu’il s’agit des mains du chirurgien, « le matin, professionnelles … et le soir, fonctionnelles » : « question d’horaire ». Voici que l’idée fixe manoeuvre[206]. Elle prend corps. La main qui crée, l’espace d’un fantasme, une caresse[207], empoigne le verbe afin de jouir encore de son idée[208].

        5) Ce « tournemain »[209] sera dénoncé : « Vous fuyez mes questions. Vous intercalez des propos équivoques[210]. » Le docteur rappelle à des vues plus communes, plus scientifiques. La main elle-même peut être objet de science : « Voici ma main. Je l’ouvre, la ferme, la tourne. Qu’est-ce qu’il y a là-dedans ?... Un assemblage de solides. Des os, des leviers, des bielles, des surfaces articulaires…Un agencement…

        « - Oui, un système de machine simples, ce qu’on nomme un mécanisme.

        « - Ce mécanisme est assemblé ou clôturé par des ligaments… jusqu’ici tout va bien. Tout est assez clair.

        « - Oui… C’est-à-dire que nous pouvons construire quelque chose d’analogue[211]. »

La science de son fonctionnement analyse et reconstruit. Ses résultats satisfont pleinement l’esprit lorsque l’homme peut, avec ses mains, fabriquer… une autre main artificielle, mécanique[212]

6) Tout n’est pas dit, pourtant. Expression de l’état psychique de l’homme, instrument primitif de la numération, outil essentiel du gynécologiste, manifestation de l’amour, objet enfin de l’attention de l’anatomiste, la main est tout cela, mais elle est aussi et pourquoi pas, surtout, ce qui permet de l’écrire. Et nous voulons croire que c’est pour cela que « l’esprit commence et finit… au bout des doigts »[213].

        La main : « c’est la pince universelle[214]. » Par son universalité, elle institue l’homme dans son humanité, témoignant de son infinie adaptabilité. Elle dénonce par là même le paradoxe qu’il y aurait à parler de l’idée fixe autrement que comme une figure de rhétorique, celle de l’oxymoron[215]. Par là sans doute rejoignons-nous, pour terminer, le précieux Gongora qui aimait allier la transparence du cristal et l’énigmatique serpent.

                                                                                                                   Régine Pietra
Professeure honoraire de philosophie
Université Pierre Mendès France Grenoble

 

Regine.pietra@wanadoo.fr

 

Article paru dans les Cahiers Paul Valéry n° 2, « Mes théâtres », éd. Gallimard, 1977

 

[1] A Yvette Deletang-Tardif, Valéry déclarait en 1942 : « L’Idée fixe, chère Yanette, savez-vous que je crois ce livre une des choses les plus significatives que j’ai faites ? C’est peut-être là, qu’avec un air pas sérieux, j’ai serré de plus près… quoi ? ce qui se refuse, justement ? Mais c’est un livre mal lu, mal compris… » « Paul Valéry vivant » in Cahiers du Sud, 1946, p. 207.

[2] Paul Valéry, Œuvres, La Pléiade, Gallimard, 1960, vol. II, p. 275. (Toutes les références ultérieures renverront à cette édition.) Comment ne pas penser à propos de cette phrase valéryenne à la notion de sous-conversation, telle que l’envisage Nathalie Sarraute (qui, pourtant, n’apprécie guère notre auteur. Cf. « Paul Valéry et l’enfant d’éléphant », Les temps modernes, n°16, janvier 1947). Sur les rapports entre le silence et le langage dans L’Idée fixe, Cf. Judith Robinson, « Words ans silence in L’Idée fixe », Modern Language Notes, vol. 87, n° 4, may 1972.

[3] Œuvres, II, p. 275.

[4] « Quant à vous, dit le docteur à Edmond T., il me suffit de vous voir parler, d’entendre votre timbre et vos attaques de voix. La façon de parler en dit plus que ce que l’on dit…Le fond n’a aucune importance…essentielle. » Œuvres, II, p. 273 sq.

[5] « Comme les rois qui sont peints sur les cartes à jouer, les plus graves sujets sont jetés sur le tapis, repris, mêlés à tous les riens du monde et de l’instant… » (Œuvres, II, p. 195). Parmi ces graves sujets jetés sur le tapis, pour jouer, la notion d’implexe : « J’aime ma notion d’implexe, écrit Valéry, que j’ai donnée dans L’Idée fixe, en forme de plaisanterie. » (Cahiers, XXIII, p. 837).

[6] Œuvres, I, p.228.

[7] « Toute la Littérature Française, du XVII ͤ à nos jours, a été façonnée, fomentée, contrôlée par les salons et les cafés » (Œuvres, II, p. 214).

[8] Ibid., p. 272.

[9] Ce mot « d’emprunt » traduit bien l’une des fonctions de la vie mentale. (Ibid., p. 206).

[10] Ibid., p. 272.

[11] Il serait intéressant de comparer les notations faites ici sur la fatigue avec le texte de Maurice Blanchot qui sert d’avant-propos à L’Entretien infini. Notre époque aura su méditer sur la fatigue.

[12] Œuvres, p. 203.

[13] Ibid., p. 199.

[14] Ibid., p. 273.

[15] Ibid., p. 203.

[16] Ibid., p. 272.

[17] Ibid., p. 197.

[18] Ibid., p. 221.

[19] Ibid., p. 247.

[20] Ibid., p. 227.

[21] Ibid., p. 226.

[22] Ibid., p. 227.

[23] Ibid., p. 247.

[24] « On peut se demander si les fameux petits mots insignifiants dont le grec est plein, et dont on prétend qu’ils insèrent tant de nuances dans le discours – gar, alla, men et dé, sorte de ponctuation parlée – ne seraient point les témoins du langage oral – c’est-à-dire du mélange de la personne qui parle avec la pensée […] » (Rhumbs, Œuvres,II, p. 636.)

[25] Œuvres, II, p. 252.

[26] Ibid., p. 217 et 240.

[27] Ibid., p. 230.

[28] Autres Rhumbs. Œuvres, II, p. 694. Sur le lien entre la blague et l’intellectualité, cf. Cahiers, V, p. 650.

[29] Ce sera, toutes choses égales par ailleurs, le sujet de « La dernière bande » de S. Beckett.

[30] Œuvres, II, p. 228.

[31] « L’incohérence, les quiproquos, le coq-à-l’âne etc., sont de règle, et même de rigueur, dans les conversations, débats, discussions et autres échanges de vue »…(Œuvres, II, p. 228).

[32] Œuvres, I, p.1489.

[33] « L’ex-théorie de l’Imprégnation. Une blanche épouse un nègre ; l’enterre ; se remarie à un blanc, qui la rend mère d’une ribambelle de négrillons… Stupeur ! (Œuvres, II, p. 247).

[34] Ibid., p. 257.

[35] Ibid., p. 253.

[36] Ibid., p. 203.

[37] Ces métaphores militaires ne sauraient surprendre car Valéry y a souvent recours (Cf. Œuvres, II, p. 215).

[38] Concept capital chez Valéry. Cf. entre autres Cahiers, III, p. 104 ; XIX, p. 631 ; XVIII, p. 278, etc.

[39] Identité relative, car sans doute n’y a-t-il pas plus d’idées identiques que d’idées fixes.

[40] Œuvres, II, p. 225.

[41] Ibid., p. 250.

[42] Ibid., p. 231.

[43] Ibid., p. 247.

[44] « Il y a du mysticisme (pour parler comme vous) toutes les fois que nous faisons autre chose que… nous répéter ! » (Ibid., p. 265.) Répétition et pourtant différence ! « Ce n’est peut-être pas une rencontre fortuite que L’Idée fixe s’ouvre sur une promenade au bord de la mer. La mer est la présence vivante, sur ce globe de la relativité, de l’alternance et de la différence du MÊME. » P. Darmangeat, « Paul Valéry vivant », Cahiers du Sud, 1946, p. 311.

[45] Œuvres, II, p. 256.

[46] Et non philoclassique, comme il est écrit dans l’édition Pléiade de 1960, Œuvres, II, p. 257. Le terme est bien orthographié dans la collection « Idées ».

[47] Œuvres, II, p.256.

[48] Ibid., p. 260.

[49] Ibid., p. 224.

[50] Ibid., p. 253.

[51] Ibid., p. 255.

[52] Ibid., p. 202.

[53] Ibid., p. 252.

[54] Ibid., p. 259. Sur ce thème de la simulation, cf. l’article de Jacques Paliard : « Le refus de l’alternative et le thème de la simulation chez Valéry », in Les études philosophiques, mai 1928, p. 2 sq. – Quant à Valéry lui-même ne passera-t-il pas, aux yeux de certains (cf. G. Vanaissin, « Les petits mythes de P ; Valéry » in Critique, août-nov. 1953 ; Cioran, Valéry face à ses idoles, L’Herne, 1970) pour le simulateur de génie ? Gide avait, par avance, répondu à ce genre de critiques, lorsque, prenant la défense de Valéry contre les attaques d’A. Rouveyre, il écrivait : « Mais pourquoi crier au scandale lorsque l’auteur lui-même a pris soin de vous avertir ? J’imagine le spectateur devant ce prestidigitateur ahurissant… qui d’une carafe d’eau sort punch, liqueur ou champagne… s’élancer du fauteuil d’orchestre en criant : « Salaud, je t’ai vu ! Tu n’as mis que de l’eau dans ta carafe… - Mais, monsieur, c’est précisément ce que je voulais démontrer ». Mercure de France, mars 1928.

[55] […] » Tous les troubles que l’on voit là, collectionnés, condensés, sélectionnés, les manies, délires, phobies, etc., existent tous chez l’homme dit normal – mais à l’état diffus, limité, bref, maniable, disséminé, larvaire, dissimulable ! Nous avons la démence infuse … la démence en suspension » (œuvres, II, p 258). Valéry précurseur de l’anti-psychiatrie ? Pourquoi pas ? Ne propose-t-il pas de « mimer une folie de comédie pour mettre dehors la vraie » ? (Cahiers, IV, p. 640.)

[56] Œuvres, II, p. 196.

[57] Ibid., p. 206.

[58] « Contrainte, détente…Simulation, échappement…c’est drôle ! … Voici que la simulation, la faculté de se montrer autre, nous apparaît tout à coup une propriété de l’homme sain, de l’être normal – presque un critérium, presque une nécessité… » (Œuvres, II, p. 259).

[59] Ibid., p. 196.

[60] Ibid., p. 265.

[61] Ibid., p. 205.

[62] Ibid., p. 263.

[63] Ibid., p. 270.

[64] Ibid., p. 265.

[65] Jean Hyppolite, lorsqu’il citait ces vers de la Jeune Parque disait : « Il y a là tout l’espace-temps. »

[66] Variation sur une pensée. ( Œuvres, I, p. 458 sq.)

[67] Œuvres, II, p. 250-251.

[68] Hypothèse de l’univers en extension = fuite des galaxies.

[69] Œuvres, II, p. 211.

[70] Ibid., p. 250.

[71] Ibid., p. 269.

[72] Ibid., p. 211.

[73] Ibid., p. 212. Cf. aussi cette autre considération teilhardienne… « En réalité nous ignorons dans quelle mesure la conscience est indispensable à telle ou telle opération. Elle doit l’être, certes à partir d’une certaine …complexité… » Œuvres, II, p. 225. En réalité, Valéry n’était pas d’accord avec Teilhard : « Le délicieux Teilhard s’escrime avec son état… au lieu du Dieu à l’infini vers lequel il faudrait tendre je pose le zéro d’existence consciente, duquel il faudrait s’écarter… » (Cahiers, XIV, p.3) – « Je dis au père Teilhard que si j’avais à choisir entre spiritualisme et matérialisme (deux thèses vaines), c’est la seconde que je choisirais. » (Cahiers, XII, p. 636).

[74] « [L’esprit] travaille, en quelque sorte en sens contraire de la transformation qui s’opère par les machines, lesquelles changent une énergie plus ordonnée en énergie moins ordonnée » (Œuvres, II, p. 222). Simple allusion, ici faite avec désinvolture, à une problématique, centrale chez Valéry (tout autant que chez Zola. Cf. Michel Serres, Feux et Signaux de brume, Zola, Grasset, 1975) celle de la thermodynamique et en particulier au deuxième principe. Valéry anticiperait-il, du moins au niveau intuitif, l’idée de Léon Brillouin selon laquelle d’une part il y a équivalence entre information et nég-entropie mais où, d’autre part, le démon de Maxwell, mauvais génie , certes, n’assumerait son rôle qu’en accord avec Carnot-Clausius, justifiant par là cette assertion valéryenne : « L’esprit est peut-être un des moyens que l’univers s’est trouvé pour en finir au plus vite » (Cahiers, XV, p. 582).

[75] C’est-à-dire la mythologie. Cf. Jean Ullmo, « Le principe de Carnot et la philosophie », Sadi Carnot et l’essor de la thermodynamique, éd. du C.N.R.S., 1976.

[76] « Plus on descend dans la petitesse, moins on comprend. Il y a des physiciens qui ont poussé si loin l’analyse fine des choses qu’ils se sont perdus dans un monde où la vieille Causalité elle-même ne les suivait plus… Et que faire, dans un ordre de grandeur où il ne peut plus être question d’images… (Œuvres, II, p. 218).

[77] Œuvres, II, p. 243.

[78] Ibid., p. 259.

[79] Ibid., p. 202.

[80] « La vie est, en somme, quelque fourmillement bizarre entièrement confiné dans une pellicule de douze à quinze mètres d’épaisseur… » (Ibid., p. 231).

[81] Ibid., p. 265.

[82] Ibid., p. 231.

[83] Le propos d’Einstein était le suivant : « la distance entre la théorie et l’expérience est telle, - qu’il faut bien trouver des points de vue d’architecture » (Œuvres, II, p. 264).

[84] Œuvres, II, p. 243.

[85] Sur la prescience valéryenne des idées que Monod développera dans son ouvrage, cf. les remarques du docteur Alain Roth, Bulletin des études valéryennes n° 9, avril 1976.

[86] Œuvres, II, p. 266.

[87] Ibid., p. 209. La description du coït – le mot n’est pas déplacé – entre M. et Mme Teste, est à cet égard, assez succulente (Œuvres, II, p. 30).

[88] Ibid., p. 208-209.

[89] Ibid., p. 266.

[90] Ibid., p. 259.

[91] Ibid., p. 231. « La vie a quelque chose d’un accident… qui s’est fait des lois. »

[92] Ibid., p. 257.

[93] Ibid., p. 216.

[94] Ibid., p. 246.

[95] Ibid., p. 236. La notion d’implexe est fondamentale chez Valéry. Elle appelle de longs commentaires qui se situent hors de notre propos actuel. Citons simplement cette définition valéryenne : « J’appelle implexe, l’ensemble de tout ce que quelque circonstance que ce soit peut tirer de nous. » (Cahiers, XXIV, p. 478). L’implexe, c’est le potentiel, la capacité d’agir (Cf. Cahiers,XXIII. 398).

[96] Œuvres, II, p. 216.

[97] La poussée de la sensibilité est fort inégale, ses moyens bien différents selon qu’elle s’épanouit vers … l’extérieur ou qu’elle plonge dans les masses… » Œuvres, II, p. 216. Allusion à la distinction valéryenne entre la sensibilité générale (viscérale, génératrice d’émotions), et la sensibilité spéciale (relative à nos cinq sens, génératrice de sensations, d’impressions.)

[98] Œuvres, II, p. 236.

[99] Ibid., Cf. aussi, Œuvres, II, p. 207.

[100] Ibid., II, p. 242. La conception valéryenne de la perception est assez proche de celle de Descartes (… « si par hasard je regardais d’une fenêtre des hommes qui passent dans la rue », Méditation II). Cf. Cahiers, V, p. 572 ; VII, p. 877-878 ; XII, p. 724 ; XX, p. 461, etc.

[101] Œuvres, II, p. 230. Sur ce que la vision des étoiles inspire, cf. Œuvres, I, p. 458 sq.

[102] Bergson, La Pensée et le mouvant, 27 ͤ éd., p. 55, Introd. De la position des problèmes.

[103] « Le cœur, les glandes, les entrailles, - que sais-je – tout peut servir de résonateur à telle image, et parfois, ces effets se produisent presque plus promptement que ne se produit la conscience nette de cette image. On dirait même qu’ils doivent pour agir plus énergiquement, précéder la vue nette et limitée de l’objet, et attaquer toujours avant elle je ne sais quel point stratégique. ». Œuvres, II, p. 224. Une phrase telle que celle-ci semble faire de Valéry un disciple de W. James (à qui l’aventure de l’évanouissement à la vue du sang est arrivée personnellement). Pourtant Valéry reprochera à James d’avoir été trop simpliste (Cf. Cahiers, III, p. 667).- A d’autres moments, Valéry proposera une analyse de l’émotion assez proche de celle que nous donnera Sartre : par exemple lorsqu’il semble accorder une sorte de finalité au rire (« Rendre inoffensif l’être ou le danger – l’expulser du monde dont JE fais partie ») et aux larmes (« signal d’impuissance avec tendance à se retirer, soi, du monde où telle chose douloureuse est possible. Les larmes le voilent. » (Cahiers, XXVI, p. 838.)

[104] Œuvres, II, p. 218.

[105] Ibid., p. 197.

[106] Ibid., p. 223.

[107] Le déjeuner chez Lapérouse, in Mondor, Propos familiers de Paul Valéry, Grasset, 1957, p. 47 sq.

[108] « A quoi, vous, médecin, attribuez-vous la différence des goûts ? » - le docteur : « On n’en sait rien… C’est ce qui me permet de vous répondre ! C’est une affaire de métabolisme !...Vous comprenez ? Biochimie. Sécrétions internes. Action de déséquilibres chimiques sur la cellule nerveuse… » (Œuvres, II, p. 242-243).

[109] « Les anciens avaient entrevu ces choses-là. Les Tempéraments… » (Ibid., p. 218).

[110] Ibid., p. 241.

[111] « A la base de toute notre connaissance sont les « paramètres » de la sensibilité. » (Cahiers. XX, p. 863).

[112] Œuvres, II, p. 212. « Est-ce que le cœur ne passe pas son temps à battre notre temps ? » Ibid., p. 229.

[113] Ibid., p. 224.

[114] La rage avec laquelle Edmond T. réagit au début du texte (Œuvres, II, p. 204) à ce mot d’idée fixe, prononcé par hasard, est significative. Le docteur ne s’y est point trompé « […].quand vous me tenez des propos qui ne tendent à rien de moins qu’à ruiner la notion d’idée fixe, par exemple, - et en général, à déprécier par des considérations visiblement intéressées, personnelles, d’origine nettement affective, le monument déjà respectable de nos connaissances en matière mentale -, je me dis, dans mon petit coin de cerveau, que vous travaillez pro domo ». (Œuvres, II, p. 273).

[115] La philosophie, expression d’un tempérament (dans tous les sens du terme). « Qu’il n’y a pas de philosophe loyal… Toute proposition générale est particulière en ce sens qu’il faut pour la penser se dissimuler sa position et son origine psychologique. » (Cahiers, IV, p. 491). Ou encore : « Sensualiste au réveil, criticiste à 11h, Hobbiste sur les 4h. » (Cahiers, I, p. 174.)

[116] Œuvres, II, p. 254..

[117] Ibid., p. 245.

[118] Ibid., p. 257.

[119] Ibid., p. 243.

[120] Ibid., p. 266.

[121] Ibid., p. 261.

[122] Ibid., p. 230.

[123] Ainsi cette allusion au béhaviorisme : « le comportement. Ce mot m’agace… inutile et récent » (Œuvres, II, p. 254).

[124] « En matière psychique, règle absolue : il ne faut pas être malin » (Œuvres, II, p. 273). « psychologie = 0. Il n’y a point de psychologie » (Cahiers, VIII, p. 911).

[125] Œuvres, II, p. 262.

[126] Ibid., p. 237.

[127] Ibid. « Quand on veut s’arrêter un peu sur la mémoire, la considérer au foyer…de la conscience, à la « tache jaune », - au point d’intensité et de durée où les idées et les questions trouvent, - ou demandent, - ou reçoivent, - le maximum de présence, et le maximum d’action sur… »

[128] « Mélange c’est l’esprit » est le titre du poème qui sert d’ouverture au recueil intitulé Mélange (Œuvres, I, p. 286).

[129] Œuvres, II, p. 206.

[130] Ibid., p. 261.

[131] Ibid., p. 210.

[132] Ibid., p. 207-208.

[133] Ibid., p. 225.

[134] « L’implexe que j’ai mis dans L’Idée fixe – est le reste caché structural et fonctionnel – (non le sub-conscient -) d’une connaissance, ou action consciente. » (Cahiers XVII, p. 63). Selon J. Derrida la notion d’implexe recouperait le philosophème classique de Dynamis. Cf. Marges, Minuit, 1972, p. 361.

[135] Œuvres, II, p. 236

[136] Ibid., p. 226-227.

[137] Ibid., p. 242.

[138] « …Procéder, à partir de ce que je sais pouvoir trouver, exprimer, - préciser – vers cette expression exacte… ou intense – […] C’est résoudre une nébuleuse !... Mais je puis nommer ce nuage, cette vague luminosité. Il me suffit d’un mot ou deux. » (Œuvres, II, p. 226).

[139] Ibid., p. 235 sq.

[140] Ibid., p. 259.

[141] Cf. « l’ex-théorie de l’imprégnation » (Œuvres, II, p. 247).

[142]Cf. Œuvres, II, p. 232. « […] Je vous disais que je pressentais ma pensée, - ou plutôt, ma parole prochaine, dans la pénombre de mon esprit du moment, - comme un objet que l’on appréhenderait et palperait au travers d’un voile… »

[143] Œuvres, II, p.260.

[144] Ibid., p. 205.

[145] Ibid., p. 229.

[146] Ibid., p. 220.

[147] Ibid., p. 244.

[148] Ibid., p. 274.

[149] Ibid., p. 197.

[150] … « Discriminer – J’adore ce mot. Il fait toujours très bien. Discriminons, discriminons… » (Œuvres, II, p. 260).

[151] - « Distinguo… J’avais parié que vous couperiez en quatre… - oui, je distingue… c’est le propre de …moi ! (Œuvres, II, p. 240).

[152] Ibid., p. 206.

[153] Ibid., p. 254. « Être penseur, comme on est danseur » (Cahiers, VI, p. 173).

[154] « L’idée, le principe, l’éclair, le premier moment du premier état, le saut, le bond hors de la suite… A d’autres, préparations et exécutions; » Monsieur Teste. Œuvres, II, p. 40. – « Je suis rapide ou rien. » Ibid., p. 38.

[155] Œuvres, II, p.205. « Penser= changer » (Cahiers, XXVI, p.99) – Self-variance.

[156] Œuvres, II, p. 207.

[157] Ibid., p. 217-218.

[158] Sur l’orgueil (Ibid., p. 221).

[159] Ibid., p. 234.

[160] Ibid., p. 237.

[161] Ibid., p. 243

[162] Ibid., p. 229 – « Quel défaut que les Grecs n’aient pas connu le tabac ! Ils nous eussent laissé des pipes de terre pures et admirables. L’amateur les refumerait avec délices. Peut-on croire que Platon ne brûlait pas de cigarettes, ni Thalès un véritable fourneau ? » (Cahiers, III, p. 110).

[163] Au docteur qui reprochait à Edmond T. d’avoir « les cordes trop tendues », celui-ci répond : « - Vous êtes un bon ami, docteur… Mais je vis de ceci. C’est d’autre chose que je meurs… » (Œuvres, II, p. 239).

[164] « […] un mysticisme à terme…Celui-ci est surveillé, limité ; utilisé comme tel … la nature de l’esprit fournit ce que refuse la nature des choses » (Œuvres, II, p. 265).

[165] Affirmation rapportée par Bachelard dans La Formation de l’esprit scientifique.

[166] Œuvres, II, p. 210.

[167] Ibid., p. 248.

[168] Ibid., p. 249, 255-256.

[169] Ibid., p. 198 ; c’est nous qui soulignons.

[170] Ibid., p. 258.

[171] Ibid., p. 244.

[172] Ibid., p. 222.

[173] Ibid., p. 221.

[174] Ibid., p. 217.

[175] « Comment expliquer qu’une idée, un sujet de préoccupation pénible qui se trouve actuellement écarté, … vous soit brusquement, brutalement rappelé, non par une « association d’idées », - comme on dit, - mais par un pincement subit dans la région du cœur ? » (Œuvres, II, p. 217).

[176] Ibid., p. 268.

[177] Ibid., p. 273.

[178] « …vous vous défendez par un recours aux abstractions, vous abusez de précisions et de définitions. L’attention intellectuelle vous sert d’isoloir »… (Œuvres, II, p. 273).

[179] « Une pensée qui torture un homme échappe aux conditions de la pensée ; devient un autre, un parasite » (Œuvres, II, p. 197).

[180] « Supposez […] que, par exemple, je vous ai demandé si un …goût plus vif, plus violent, - qui puisse occuper l’esprit, non seulement à l’heure des repas, mais jour et nuit, pendant des mois, - peut-être des années, - un goût passionné, un goût […] amer, et … tout- puissant enfin, vous paraissait aussi être sujet à cette oblitération, à ce pâlissement progressif… - Ceci me semble impossible… » (Œuvres, II, p. 242). « Mais je tremblais de perdre une douleur divine ! » dira la jeune Parque.

[181] Œuvres, II, p. 198.

[182] Ibid., p. 240. « Idée fixe n’est pas fixe. Ce n’est pas une inscription sur un fronton. C’est un retour de toutes façons. Tout y ramène… » (Cahiers, III, p.389) – « L’idée fixe quand elle se rapproche d’elle-même… pour former l’angoisse – s’assimile à une vibration rapide, à une oscillation de brève période, c’est un mouvement stationnaire. » (Cahiers, VII, p. 56).

[183] « L’amour commence par un trouble et une « idée fixe ». Ensuite une activité générale et une inquiétude ; ensuite des actes qui tendent à la fin » (Cahiers, XIII, p. 127).

[184] Œuvres, II, p. 210.

[185] Ibid., p. 239. « L’art d’accommoder le reste » : ne serait-ce pas une excellente définition de l’érotisme ?

[186] Ibid. « J’ai besoin de brûler quelque chose. »

[187] Ibid., p. 221.

[188] Ibid., p. 205, 274.

[189] Ibid., p. 198.

[190] C’est à cette époque, semble-t-il, que se situe la troisième crise sentimentale de la vie de Valéry : sa passion pour Renée Vautier, souvent désignée par l’anagramme NÉERE.

[191] Silencieuse pour deux raisons au moins :

1) parce que Valéry ne nous a guère renseignés sur ce qui s’était passé ;

2) parce qu’elle ouvre une période de vingt années durant lesquelles Valéry n’a rien publié et peu écrit.

[192] Œuvres, II, p. 199.

[193] Cf. Cahiers, XX, p. 383.

[194] Œuvres, II, p.256.

[195] Œuvres, I, p. 919 et Œuvres, II, p. 274.

[196] « Tout « concept » […] est expédient… » (Œuvres, II, p. 212).

[197] Ibid., p.198.

[198] Il y aurait une étude à faire concernant la place du moi dans L’Idée fixe, à partir de cette étrange première réplique du dialogue. – « Tiens, dit-il, Eh ! bonjour ! – C’est moi-même. » (Œuvres, II, p. 201).

[199] « Je m’imposai le travail très pénible d’avancer dans le désordre parfait… La raison, l’attention prenaient ici leurs avantages naturels ». (Œuvres, II, p. 199-200).

[200]. Sur ce sujet, cf. les articles de G. Antoine et de A. Rouart-Valéry, Paul Valéry contemporain, Klincksieck, 1974, p. 177 sq. et 277 sq.

[201] Entre la main et le langage de nombreux points communs : n’en citons qu’un : « L’omission (du) rôle d’intermédiaire (instrument) pour ne laisser subsister que la relation des extrêmes de l’acte. » (Cahiers, XXI, p. 648). Sur la relation main-langage, Valéry imaginera un conte, « un théoricien qui dirait reconstituer par l’observation des gesticulations actuelles une langue primitive et par elle la pensée de ses ancêtres » (Cahiers, XI, p. 111), un film (cf. Cahiers, XVIII, p. 785) ; il déplorera que le roman n’ait pas considéré la main » (Cahiers, XXV, p. 872), etc.

[202] Parlant des méfaits d’un langage qui s’enivre de ses propres pouvoirs – celui de Nietzsche – Valéry le comparera à un jeu de guignol où la main serait coiffée, à chaque doigt, d’une petite tête (masque) (Cf. Cahiers, XIV, p. 36).

[203] Il y a donc une « échelle des mains » qui « serait l’échelle humaine absolue » (Cahiers, XIV, p. 50).

[204] Cf. le Discours aux chirurgiens où l’éloge de la main se termine par une envolée que Valéry qualifie lui-même de lyrique (Œuvres, I, p. 918).

[205] « Dessiner comme on palpe des yeux fermés une forme » (Cahiers, XI, p. 561), cela tient à la fois de la caresse et de la tentation, telle celle subie par l’Ève de l’Ébauche d’un Serpent : « Pour cueillir ce que tu voudras/ ta belle main te fut donnée ! »

- Dans Degas, Danse, Dessin, Valéry voit dans le dessin d’Holbein représentant une main, un « exercice contre la mollesse et la rotondité du dessin » (Œuvres, II, p. 1175. Cf. aussi (Cahiers, XI, p. 791).

- Valéry a, lui-même, dans ses Cahiers dessiné de nombreuses mains : Cf. XI, p. 651 ; XXI, p. 154 ; XXIV, p. 727 ; X, p.534, p. 599 ; XIX, p. 509 ; I, p. 255 ; XX, p. 761 ; XII, p. 3, 4, 83, 199, 225, 271, 699 ; XXIX, p. 559 ; XIII, p. 657 ; XI, p. 776 ; XXV, p. 671, etc. Il savait les observer : « Je regarde les gens dans la rue en n’observant que les mouvements de leurs mains » (XXV, p. 674).

[206] « Que signifie, écrit Focillon, la légende d’Amphion qui faisait mouvoir les pierres au chant de la lyre… » ? Sans doute rien d’autre que l’aisance d’un travail justement cadencé par la musique, mais accompli par des hommes qui se servaient de leurs mains, comme les rameurs des galères… Nous connaissons même le nom de l’ouvrier qui prenait sa peine : c’était Zethos, frère du sonneur de lyre…Né dans le pays des tailleurs de marbre et des fondeurs de bronze, le mythe d’Amphion me déconcerterait, si je ne me rappelais que Thèbes ne brilla jamais dans la grande statuaire. Peut-être est-ce un mythe compensateur… » « Éloge de la main », Vie des formes, P.U.F., 6ͤ éd., 1970, p. 113.

[207] Cf. Le poème intitulé La Caresse (Œuvres, I, p. 162) et un conte sur ce sujet (Cahiers, XII, p. 810).

[208] La liaison de la main et de l’œil est si étroite que Valéry ira jusqu’à parler de « main de l’œil » (Cahiers, XXI, p. 164) ou encore de l’œil qui tracerait (Cahiers, IX, p. 31) ; il forgera le terme de « chirophtalme » (Cahiers, XXIX, p. 200).

[209] « En un tour de main, ou tourne-main. Il faut parler à la mode. Les journaux maintenant disent : tourne-main » (Œuvres, II, p. 223).

[210] Œuvres, II, p. 233.

[211] Valéry reprochera cependant au physiologiste de n’avoir pas assez étudié la main (Cf. Cahiers, XVIII, p. 663).

[212] Valéry a été fortement séduit par « l’histoire magique » de la Main enchantée de Nerval : « Je la dessinerais…Je rêve volontiers à cette libération de l’organe du faire et du prendre, à l’ivresse d’une main enfin déchaînée, et devenue aventureuse, cherchant un acte dans le vaste monde… » (Œuvres, I, p. 590).

[213] « La main, quoi de plus « philosophique » à regarder… sa promptitude et ses ressources voilent sa structure. Mais pleine d’esprit » (Cahiers, III, p. 35).

[214] La main « tour à tour instrumentale, symbolique, rythmique, acteur universel, agent général, instrument initial » (Cahiers, XXI, p. 620).

[215] « La forme est un produit de la main enregistré avec sommation » (Cahiers, XXIX, p. 885).