« Du divin et des dieux », Recherches sur le Peri tôn tou theou, Franz Johansson et al., Peter Lang éd., Frankfurt am Main, 2014

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Par : 
Régine Pietra

Ce n’est peut-être pas par hasard que le dessin de Valéry au bord de l’élégante couverture de l’ouvrage intitulé « Du divin et des dieux », Recherches sur le Peri tôn tou theou de Paul Valéry donne à voir un paysage à la Chirico qu’un œil, sur la gauche, regarde de biais. Car le dossier, dont il s’agit, met en jeu une multiplicité de regards. Tout regard sur un texte, on le sait, est interprétation, a fortiori quand il s’agit, non d’un texte achevé, mais de brouillons diffractés. De ceux-ci certains commentateurs vont s’approcher avec une longue vue, ceux qui, depuis de nombreuses années, ont fréquenté le texte et même y ont déjà consacré de copieux ouvrages.[1] Certains autres (M. Hontebeyrie) sont à la loupe allés scruter, avec la plus vive minutie les méandres de ce texte à la genèse éclatée ; d’autres encore, à la vision plus panoramique mettent en relation ce texte avec d’autres textes valéryens (J. Schmidt-Radefeldt, F. Johansson). Il y a encore ceux qui dirigent leur focale soit sur un personnage (F. Merel), telle Athikté en en montrant la centralité, soit sur une notion (B. Zaccarello), celle de theta, en révélant les différents emplois valéryens. D’autres encore, délaissant la trop grande fragmentation du texte, ont choisi de l’éclairer en jouant de comparaisons avec d’autres textes, ceux de la mystique sanjuaniste pour M. Allain-Castrillo ou avec l’envers du mysticisme, le nihilisme actif d’un Nietzche ou d’un Valéry (J.P. Biehler), ou encore, approche plus ludique, avec certaines triades, difficiles à repérer pour qui n’est ni néoplatonicien, ni pataphysicisien.

        A plusieurs reprises, on dira combien les rencontres sentimentales de Valéry scandent les différents développements du texte : rencontre et liaison avec C. Pozzi, point de départ fulgurant de la grande passion de sa vie et … du texte ; échange douloureux, d’un amour non partagé, avec Nèere (Renée Vautier, la sculptrice, dont Valéry dans Pièces sur l’art, « Mon buste », décrit le travail et l’art) ; flambées érotiques, ravageuses avec Jean Voilier (Jeanne Leviton) où un Valéry vieilli et affaibli se fait quémandeur. Mais, même dans le meilleur des cas (Karin), que de malentendus, comme le montre de façon convaincante Nicolas Cavaillès : malentendus intellectuels, par exemple sur Orphée et l’orphisme, malentendus entre un moi surdimensionné et une propension à l’oblativité, entre un intellect qui se contemple indéfiniment dans les Cahiers et une idéaliste mystique.

        Sans doute les expériences sentimentales de Valéry furent-elles contrastées, sans doute aussi au fil du temps, plus de vingt ans, devaient-elles s’exclure mutuellement sinon s’estomper : on peut ainsi s’expliquer l’inachèvement du Peri et penser que la femme qui comble toutes les aspirations existe dans les hésitations du texte, les volutes de sa danse : c’est Athikté telle que, dans toute sa complexité, nous la restitue F. Merel : Athikté à la fois mystique et voluptueuse, atteignant au divin par la fusion de l’âme et du corps, à la fois fascinante et mortifère, attirante et exaltante.

        Venons-en à la génétique, l’une des missions de notre groupe de recherches (Item) : ne serait-ce pas dans ces textes éclatés, parcelles d’on ne sait quel grand jeu, qu’elle peut donner toute sa mesure ? Et elle le fait incontestablement, quand on est à l’aise dans la connexion de tous ces petits bouts de papiers, dans l’évaluation de leur nature, leur datation, extrêmement difficile vu les différents classements. Micheline Hontebeyrie se meut dans cet univers avec une compétence et une dextérité dont je ne vois pas d’équivalent. Son article ainsi que les annexes qu’elle a élaborées feront date : elles seront certainement une mine pour les générations futures, à supposer qu’elles soient réceptives. Aujourd’hui la multiplicité des références et des renvois rend la lecture difficultueuse. La densité de l’appareil documentaire ne finit-elle pas par nuire ?

        Abordons le dossier lui-même. Nicole Celeyrette, comme il se doit, situe ce qui va être l’objet des recherches de ce volume : le Peri tôn tou theou est un mince ensemble de feuillets réunis par la B.N.F., feuillets pour la plupart de petit formats, dont une demi-douzaine à peine proposent des embryons de dialogues. Mince dossier assurément, sans comparaison avec les très nombreuses allusions au Peri dans les Cahiers : tout se passe comme si un matériau était là en attente au long des années. Certes, le sujet visé n’est pas mince puisqu’il s’agit essentiellement de « tout ce qui fait l’homme recourir à la notion de Dieu » (f. 132). On comprend dès lors l’ampleur de la problématique, adossée au problème de la mort, de la croyance, de la fiducia, des faux dieux, etc. De cet ensemble de pensées, Valéry voulait faire quelque chose de vivant, un dialogue, à l’instar de ce qu’il avait déjà fait dans Eupalinos et L’âme et la danse : d’où une mise en scène en évolution autour de personnages. Jacqueline Courier-Brière, en digne émule de Huguette Laurenti, – qui publie chez Gallimard, dès 1979 un gros ouvrage sur Paul Valéry et le théâtre – montre en quoi le dialogue s’inscrit dans une nouvelle perspective théâtrale, mettant en évidence l’acte de penser, nécessairement duel. D’où l’organisation d’une scénographie, fondée sur l’effet de contraste, qui n’est jamais arrêtée, comme on peut le voir si on feuillette et re-feuillette les ébauches diverses. Mais la tâche est difficile et Valéry en avait grandement conscience, comme il le dit :

        « Devant le moindre spectacle, je me sens le plus incapable des hommes à concevoir « comment cela se fait ». Comment l’on assemble, comment on mène, comment on fait entrer, sortir, se mouvoir des personnages, comment on forme des nœuds que l’on dénouera, je l’ignore. Je puis écrire plusieurs voix, m’y étant essayé ; mais l’action, les situations, les combinaisons et les résolutions me semblent exiger des dons miraculeux qui ne laissent pas de me faire envie. »[2]

        Voilà pour la forme. Qu’en est-il du fond ? Il s’agit du divin, d’un divin vis-à-vis duquel Valéry montrait le plus grand scepticisme, au grand dam de sa femme qui, en fervente croyante, (elle allait à la messe tous les jours) se désolait de l’attitude agnostique, pour ne pas dire athée, de son mari. Pourtant celui-ci l’avait accompagné, en 1910 aux conférences du Père Hurtaud sur Thomas d’Aquin, il avait fréquenté de nombreux ecclésiastiques néothomistes, lu aussi les théologiens modernistes, tel Alfred Loisy, qui sera excommunié. Assurément il était plus à l’aise avec les mystiques, tel Saint Jean de la Croix qu’avec les théologiens souffrant des mêmes défauts mentaux que les philosophes. Celui dont la devise était « Cache ton dieu » et qui ne pouvait s’abaisser à croire, avait pourtant longuement réfléchi à ces sujets, comme en témoignent les 11 volumes de notes dactylographiées des Cahiers sous le signe Θ, dont Benedetta Zaccarello a fait une analyse scrupuleuse : d’où il ressort que Dieu répond à un besoin de l’homme de se rassurer contre l’angoisse de la mort[3] ; d’où l’invention d’une stratégie de survie où se réfugient le mystère, l’irrationnel. « Le signe Θ, écrit Benedetta Zaccarello exprime donc cet horizon de l’expérience humaine qui se joue au delà du savoir et par rapport auquel les dynamiques que nous mettons en œuvre dans la connaissance ne marchent pas ou ne marchent plus. »

       Certains, nous l’avons dit, ont choisi de mettre en écho des éclats du Peri et des textes publiés, eux, plus tard : ainsi il a été possible à J. Schmidt-Radefeld, codirecteur de notre publication, de faire entendre, dans « L’île Xiphos » des Histoires brisées, ces choses divines, bien étranges ici, « une tête parlante aux yeux fermés » et le daimon de Socrate, présent dans de très nombreuses analyses, daimon dont la source est incontestablement Plutarque.

        C’est avec un texte bien plus tardif, le Faust, que F. Johansson ferme le volume et les mises en parallèles. Fin connaisseur des dossiers, il montre la perméabilité entre les deux œuvres, indiquant comment on va du projet dialogué du Peri au chantier dramatique de Mon Faust. Là, comme dans Le Solitaire, de nombreux éléments sont empruntés au Peri, ne serait-ce que la place dévolue à la mort. Certes les deux œuvres n’ont pas la même ampleur polyphonique, et si le divin est présent dans le Peri, il ne l’est plus dans Le Solitaire. Bien plus : à l’absurdité de la mort deux réponses sont possibles : la mort de Socrate qui se fait par épuisement du possible ou la renaissance de Faust qui « se propose en quelque sorte l’apothéose inverse : celle d’une existence vierge plongée dans le pur possible. »

        Outre la préface, précieuse pour situer le projet valéryen dans l’ensemble de l’œuvre, ces 14 prestations, dûment argumentées, nous permettent d’apprécier ce dossier, somme toute assez mince, en montrant un Valéry à l’œuvre dans ses hésitations, tâtonnements, mais gardant toujours le cap (pensée) sur les idées qui lui tiennent à cœur.

Régine Pietra
Professeur honoraire de philosophie
Université Pïerre Mendès France Grenoble

regine.pietra@wanadoo.fr
 


[1] C’est le cas de Paul Gifford qui y consacra sa thèse, publiée dès 1989 chez Corti sous le titre Paul Valéry, le dialogue des choses divines, 443 p. et de Barbara Scapolo, comprendere il limite. L’indagine delle « choses divines » in Paul Valéry, Cosenza, Pellegrini, 2007. Ici Barbara Scapolo nous donne deux contributions, sur la thématique de la mort, ainsi que sur les rapports entre eros et mystis dans le perie tôn tou theou.

[2] Préface de Lucien Fabre à son ouvrage Dieu est innocent, Nagel, 1946, p. XII.

Voir aussi de Franz Johansson, « Le corps dans le théâtre de Paul Valéry », à paraître en 2014 chez Peter Lang.

[3] Voir la prestation de Barbara Scapolo, « La thématique de la mort » dans le Peri tôn tou theou.